Les Pantoufles

 

 

Molletonnées, calfeutrées, douillettes, - pour vous-mêmes nullement coquettes mais prêtes à épouser les secrètes disgrâces d’un pied humain, que je vous aime, bonnes vieilles servantes, Pantoufles !

 

Votre maître rentre-t-il fatigué de sa journée de travail, tout de suite vous l’intronisez dans la douceur, la facilité, la quiétude : le voilà réconcilié avec la vie.

 

C’est vous que je quitte en dernier avant de goûter le repos de la nuit ; vous que je retrouve en premier au saut du lit, sagement posées côte à côte, ô inséparables, avec cette légère inflexion symétrique et réciproque qui est celle de tous les pieds, - attendantes, patientes, consentantes.

 

À quoi rêviez-vous, tandis que, de mon côté, m’emportaient les songes ? À cet insolent à qui vous faillîtes aller saluer un peu rudement les fesses ? Ou plutôt à la joyeuse précipitation de mes petits enfants à mon retour, chacun tenant à l’honneur de coiffer les pieds de Papa, et finalement chacun, après quelque dispute, lui apportant glorieusement l’une de vous ? Petite cérémonie dont vous fûtes tant de fois l’enjeu et les témoins…

 

En vérité, je rougis, Pantoufles, de l’ingratitude des hommes qui, - non contents de vous balancer à la poubelle à la fin de chaque hiver, quand votre avachissement et vos blessures (car on ne vous soigne guère) portent témoignage de services et de complaisances sans nombre, - ont inventé ce vilain mot de pantouflard, qui ne stigmatise qu’eux.

 

Plovénez-Porzay, 23 juin 1993