en souvenir de la petite carmélite

de Lisieux qui désira d’aller en enfer

afin qu’y brillât un rayon du pur amour

 

L’Étoile de la Mer

 

 

Il était une fois, ô très douce, une étoile si petite que nul n’avait pris garde à sa venue et que messieurs les astronomes, qui dorment avec un œil ouvert au fond de leur télescope, ne lui donnèrent jamais de nom. Il n’empêche qu’elle était cent fois plus belle que les Étoiles « de première grandeur » dont les noms seuls nous font rêver : Altaïr, Aldébaran et la rouge Bételgeuse, qui chantent la gloire de Dieu et font lever, la nuit, le nez des amoureux et des poètes. Figure-toi un pur joyau, d’où émanait une lumière de tendresse. Était-elle rose, or, améthyste ou bleue, - ou tout cela ensemble ? Nul ne l’aurait su dire au juste ; mais ce qui est sûr, c’est qu’elle avait une âme – chose rare parmi ces corps célestes.

Et cette âme chantait au fond de l’étendue :

- Père de toutes choses créées, vous avez inventé et disposé en bel ordre mes sœurs les Étoiles des grandes constellations : la Lyre, le Cygne, Pégase, Andromède, Cassiopée, comme autant de colliers pour la parure de la Nuit. Et il vous a plu aussi que naisse une petite étoile de rien, qui vous aime et vous loue. Mais je sais, ayant ouï causer les Anges, qu’il existe, sur votre planète bien-aimée la Terre, des abîmes où règnent les ténèbres perpétuelles. Puisque je ne sers à rien ici, moi si obscure entre tant de splendeurs, laissez-moi, Père très bon, porter là-bas un rayon de votre Lumière.

C’était parler, comme tu vois, le langage de l’amour, et comment n’eût-il pas trouvé le cœur de Celui qui est l’Amour même ? Une belle nuit d’été, quand s’égarent au petit bonheur les étoiles que nous nommons filantes, la Petite Étoile se laissa tomber au fond de l’Océan, où règne en tout temps une nuit impénétrable.

C’est le séjour des Poissons des Profondeurs, fantômes glacés qui ne revêtent que juste ce qu’il faut de phosphorescence pour distinguer la proie qui les frôle… Imagine, si tu le peux, ces gueules béantes, cousues à une queue en forme de fouet ; ces têtes bardées de plaques osseuses ; ces becs coupants ; ces carcasses mal accrochées ; ce hérissement de dents acérées, de lances, de scies, de crochets : image, hélas ! de bien des âmes, loin du soleil de Vérité !

Aussi, juge de l’effet que produisit, parmi tout ce beau monde, la rayonnante visiteuse céleste ! Ce fut d’abord l’effroi, puis la colère. Que venait-elle faire ici, l’étrangère ? Éblouir le monde, bien sûr, et lui faire honte ; se faire adorer, peut-être ? Ne vivait-on pas bien tranquilles dans la nuit noire qui couvre à merveille nos noirs péchés ?

Le pire est que ces monstres, pour la première fois de leur vie, se virent l’un l’autre et s’épouvantèrent réciproquement : un sauve-qui-peut général ! Mais reprenant courage par la force du nombre, d’un commun accord ils se jetèrent sur l’intruse, et qui à coup de bec, qui à coup de dard, la laissèrent toute meurtrie et blessée au fond de la mer.

- Hélas, Dieu, soupirait la malheureuse, je n’étais que la plus petite de vos Étoiles, et sans doute étais-je encore trop grande, ou trop brillante et trop fière, puisque je fais peur à ces pauvres monstres. Père très bon, faites, je vous prie, que je sois si petite que je ne les gêne plus, et qu’entre nous règne le seul amour.

Et l’Étoile fut grande tout juste comme ta main que voilà, ô très douce, quand tu la poses bien à plat dans ma main, que voici. Les plus gros rayons de sa couronne de lumière – ceux que les peintres représentent quelquefois – étaient devenus justement les cinq doigts d’une main ! Des doigts un peu gourds, il est vrai, mais d’où sortait une lumière rosée comme celle d’une main enfantine.

Alors l’Étoile de la Mer se mit à rayonner de toute sa force l’amour qui était en elle, dans l’espoir que reviendraient vers elle – qui sait ? – les Poissons des Profondeurs. Mais si loin qu’elle pût voir, ce n’étaient que sables et limons, d’où se hérissaient lugubrement, çà et là, les membrures loqueteuses des navires naufragés. Un désert de désolation !

L’Étoile de la Mer en eut de la tristesse. Elle songea combien elle avait été heureuse dans le ciel, où règne une fête perpétuelle. Reverrait-elle jamais les grandes Nébuleuses tourbillonnantes, et les Comètes qui passent comme l’éclair en laissant derrière elles un poudroyant sillage, et la ceinture dénouée de la Voie Lactée, d’où tombent tant d’étoiles ? Mais on dit qu’il est sur Terre, non loin des poussiéreux déserts, des cités heureuses sous les palmes, d’où montent jour et nuit des chansons, des parfums… Peut-être l’Océan a-t-il, lui aussi, ses jardins enchantés ?

- Si seulement, songeait l’Étoile, si seulement je pouvais aller voir !

Hélas ! Qu’il est difficile de voyager quand on a, pour tout pied et toute aile, cinq doigts pas trop dégourdis ! – Enfin, à force de les crisper, doucement, patiemment, l’Étoile se mit à ramper, à ramper, comme si elle eût entrepris de mesurer, main après main, le fond de l’Océan ! De temps en temps elle se reposait bien à plat, comme écartelée par une fatigue infinie. Des Poissons s’arrêtaient pour la considérer de leur gros œil pierreux, puis repartaient, non sans l’avoir fustigée de leur queue.

 

Un soir – après bien des années – comme elle sommeillait ainsi dans sa grande lassitude, elle fut éveillée par un concert de voix juvéniles et chantantes, et se vit environnée par un chœur de mignonnes créatures, toutes de chair lisse et suavement formée par en haut, tandis que le bas ondoyait d’écailles irisées.

- Venez voir, criait-on, venez voir ce que j’ai trouvé !

- Mais c’est une étoile !

- Une étoile ! Sottes que vous êtes, les étoiles ne vivent pas au fond de la mer !

- Celle-ci sera tombée, gageons, en se penchant au balcon du ciel pour mieux admirer votre beauté, un jour que vous nagiez parmi les vagues. Elle n’est pas encore tout à fait éteinte, vous voyez bien !

- Comme elle est petite ! Je n’aurais jamais cru…

- Attention, vous allez lui faire du mal !

- Qu’allons-nous en faire ?

- Je m’en ferais bien un pendentif, moi, ou plutôt, non : une veilleuse pour la nuit.

- Ne pourrait-on la raccrocher au ciel ?

- Sottises ! conclut une voix avec autorité, il faut la porter au Prétendant !

- Oui, oui, oui ! gazouillèrent toutes les mignonnes sirènes dans un gai charivari. C’est une bonne idée. Au Prétendant, au Prétendant !

Aussitôt l’Étoile de la Mer se vit cueillie avec délicatesse et la petite troupe, riant et folâtrant, s’en fut, dans un joli trémoussement de queues, vers la demeure du Prétendant.

C’était une grotte hérissée de pinces de crabes, de cornes de narvals, de scies de poissons-scies, d’épines de poissons-globes, et cent autres gentillesses. Deux espadons montaient la garde, l’épée au clair, à l’entrée. Le seigneur du lieu – le fameux Prétendant – était digne de sa demeure. C’était Triton, un gaillard très content de sa poitrine rocheuse et de sa barbe embroussaillée de varechs. Il était fort amoureux de la belle princesse Néré, fille du Roi de la mer, laquelle demeurait non loin de là, dans un palais de corail et de coquillages, qu’environnaient de leurs danses perpétuelles les algues les plus gracieuses du monde. Fait comme il l’était, le pauvre Triton ne savait comment témoigner à la belle Néré la délicatesse de son amour. La voulait-il prendre entre ses bras, elle en sortait à moitié brisée. C’était la tempête s’il soupirait. Et quel présent offrir qui lui pût gagner le cœur de la belle ? Perles, nacres, corail, c’est là choses bien communes au fond de la mer. Encore si quelque navire… Aussi juge de la joie du sire à la vue de la trouvaille étoilée ! Les yeux écarquillés du galant, de glauques qu’ils étaient, en devinrent tout dorés, son âme aussi ; et il se trouva deux fois plus amoureux qu’avant.

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que l’Étoile reposait, au bas d’un collier de coquillages, sur le sein désiré de la princesse ravie.

Les noces furent magnifiques. Les cloches des villes englouties secouèrent pesamment le limon sous lequel elles dormaient depuis des siècles, et carillonnèrent à la volée. Le grand Neptune en personne, ayant peigné pour une fois sa barbe d’algues, emboucha son plus grand buccin – une coquille sonore comme une trompette, et les gracieuses Océanides dansèrent à la pointe des vagues. Des nuées de poissons-fées, faisant ondoyer leurs nageoires pareilles à des rubans et des châles de mousseline, chatoyèrent de mille feux multicolores. Que te dirai-je encore ? Le peuple des Dauphins, pour qui toute occasion de jouer est la bienvenue, déroulèrent au loin leurs écumeuses farandoles. Enfin il n’y eut jusqu’au vieillard Océan, l’éternel grondeur, qui ne se déridât pour la circonstance, lisse et riant comme au premier jour…

On eût dit que la petite Étoile avait jeté sur toute chose un charme de bonheur et de gentillesse. Madame Triton la baisait cent fois le jour, la nommant son cher bijou, sa bonne Étoile, son talisman. Triton la considérait de ses yeux à jamais ensoleillés, et l’impétueux prenait des leçons de douceur et de tendresse.

Poussés par l’alizé du bonheur, les deux époux, un matin, partirent pour leur voyage de noces autour de la terre. Le plus beau paysage du monde sera toujours celui que peint l’amour au fond des yeux aimés, et si les amants aiment tant voyager, ne serait-ce pas pour se retrouver seuls, liés par une charmante complicité, au milieu de gens dont la langue leur est inconnue ? Quoi qu’il en soit, nos deux amoureux ne crurent pouvoir moins faire que voguer par les sept mers du globe : celle où les poissons volants jouent à qui sautera le plus haut par-dessus les vagues ; celle où chaque goutte se change en algue minuscule, ou en un petit bijou qui brille la nuit comme l’œil des chats ; celle où la bouche noire de la terre sort de l’eau pour cracher le feu comme la gueule des dragons ; celle où de hautes falaises de glace se fendent avec un fracas de tonnerre et basculent dans les flots ; celle où les palmiers heureux baignent leurs pieds chevelus dans la poussière de corail des plages, où des poissons plus beaux que des oiseaux dansent tout le jour dans les clairières des forêts corallines ; celle où de gros cordages relient deux îlots sacrés qui furent des amants ; celle où la vaguelette au regard d’enfance sommeille et brille, à midi, au-dessus d’antiques palais de marbre et de temples engloutis…

Toutes ces choses, et bien d’autres encore, la petite Étoile les vit et elle en était charmée, elle qui, dans le ciel, n’avait vu que des étoiles et encore des étoiles, et qui sur terre cheminait si difficilement ! Et comment n’eût-elle pas chéri la gracieuse Néré qui la portait sur son cœur et l’aimait tendrement ?

 

Et pourtant, elle n’était pas heureuse. Pourquoi ? C’est qu’elle songeait aux abîmes où règne la nuit sans étoiles, où de pauvres monstres errent sans espérance. À quoi bon la lumière, si elle n’éclaire pas les ténèbres ?

Une nuit, comme la belle Néré sommeillait au clair de la lune – et la vague berçait les époux enlacés – la petite Étoile, à force de patience et non sans chagrin, parvint à se délier du collier de coquillages, et se laissa glisser au fond de la mer.

Elle y reposait depuis un moment, quand elle entendit une petite voix qui geignait faiblement.

- Aïe, aïe, aïe, oh, oh, oh, disait-elle, comme je suis laid et comme je suis triste !

D’où la voix venait-elle ? Si loin que l’on pût voir, s’étendait le désert de sable.

- Aïe, aïe, aïe, chantonnait la voix, personne n’écoutera donc la plus malheureuse des créatures ?

Alors, en regardant mieux, la petite Étoile finit par distinguer, émergeant à peine de la vase, quelque chose qui pouvait ressembler à deux yeux protubérants, à une bouche affreusement tordue. Cette bouche remuait, comme si elle remâchait une tristesse infinie.

- Hé bien, vous êtes donc aveugle ? grimaçait la bouche.

- Qui es-tu, mon ami, et qu’as-tu ? demanda l’Étoile.

- Qui je suis ? Belle question ! Le plus laid et le plus triste des poissons, pardi ! Tout le monde sait cela. C’est pourquoi je passe ma vie caché dans le sable.

- Tu n’es pas laid, mon ami, puisque je t’aime.

- Vous dites cela par politesse, mais vous ne parlez pas sérieusement. Comment m’aimerait-on, moi ? Vous si jolie, et moi si laid ! Oui, qui me prouve que vous dites la vérité ?

- Demande-moi ce que tu voudras, dit l’Étoile.

- Hé bien, donnez-moi… votre lumière !

Et le-plus-laid-des-Poissons, tirant de côté sa bouche, essaya de rire, tant il était sûr que la petite Étoile n’y consentirait jamais, que c’était là chose impossible.

Or, tu le sais, ô très douce, il n’est rien d’impossible à l’amour. La petite Étoile, dans un grand élan, donna donc sa lumière, ne gardant rien pour elle.

- Et maintenant, Étoile, dit le Poisson encouragé par ce premier succès, et maintenant…

Une mystérieuse douceur l’avait envahi et voilà qu’il n’osait plus formuler sa demande. Il eût rougi, peut-être, si les poissons savaient rougir.

- C’est que, voyez-vous, murmura-t-il, je suis tellement ankylosé et patraque d’avoir moisi des années dans cette bauge, que je ne peux plus remuer. Si vous pouviez…

- Mais bien sûr, mon ami, bien sûr, dit l’Étoile sans lui laisser le temps d’achever.

Et elle se mit à rayonner de toutes ses forces le peu de mobilité et de souplesse qui étaient en elle.

Soudain le Poisson, dans un fougueux battement de ses nageoires, fit voler autour de lui un nuage de limon, et quand il fut dissipé, on put le voir, là-haut, qui dansait comme un fou. Il était tout diapré de coloris éclatants !

La petite Étoile fut charmée de ce spectacle. Dans un suprême effort, elle tenta de faire un signe d’amitié avec sa main engourdie.

Puis elle retomba inerte et complètement ternie.

Alors les Méduses roses et mauves, qui ressemblent à de minuscules ombrelles emportées par le vent, doucement l’enlacèrent et l’élevèrent jusqu’à la surface des flots. Là, poussée par les vagues et les souffles, escortée par l’escadron cuirassé des petits Hippocampes, elle vogua sous les étoiles jusqu’à ce qu’elle atteignît le rivage. Le sable en fut doux à sa grande lassitude. La brise de mer était caressante, son écume pareille au lait de la tendresse. Et toute chose baignait dans le grand clair de lune rose des nuits d’été.

Au-dessus de l’Étoile de la Mer, les étoiles du ciel formaient un immense cercle d’honneur. Elles murmuraient l’hosannah du Créateur, et la gloire de l’Amour dont il est écrit, au livre du Paradis, « qu’il meut le soleil et les autres étoiles[1]. »

Longtemps la petite Étoile les contempla. Puis, quand la dernière s’éteignit et que l’aube se leva sur la mer, elle exhala dans l’immensité son âme aimante.

Elle n’était plus au matin qu’une chose dure et froide, mais elle avait conservé cette couleur d’un rose doré que nous admirons encore aujourd’hui dans nos étoiles de mer.

Et ce n’est pas étonnant. Car tu sauras, ô très douce, qu’en souvenir de celle dont je t’ai conté l’histoire, Dieu, qui est fidèle, imagina de créer le peuple innombrable et divers des Étoiles de mer qui, pour être moins glorieuses que leurs sœurs célestes, n’en sont pas moins aimables. Elles le sont peut-être bien davantage. Car il y a plus de merveille et de joie dans le ciel pour une simple petite puce sauteuse des sables que dans les poussiéreux empires de la Lune et des planètes… Car nos petites étoiles de mer sont mobiles, sensibles et mortelles, et pourvues des mille et mille pièces délicatement agencées qui composent toute créature vivante.

Et c’est depuis ce temps que nous voyons quelquefois les étoiles de mer ramper comme elles peuvent au fond des océans, et que nous les trouvons au matin tout engourdies sur nos plages où les a rejetées la marée et où elles ont passé la nuit à contempler, là-haut, leurs sœurs fortunées.

Et c’est encore depuis ce temps, ô très douce, que nous pouvons prendre leur petite main raidie pour la réchauffer dans la nôtre, ou la baiser, ou la mettre sur notre table de travail en souvenir de vacances heureuses, ou la suspendre – nous aussi ! – au cou de notre amie : toutes choses que nous serions bien empêchés de faire, tu en conviendras, avec les étoiles du ciel !

 

juillet 1978

 



[1] C’est le dernier vers de la Divine Comédie, du grand poète italien Dante.