AU FOND DU CHAPEAU

 

petite idylle londonienne en forme de bulle de savon

 

 

Ceux qui n’ont pas vécu à Londres au lendemain de la guerre imagineront difficilement, je pense, ce que put ressentir en ce temps-là un jeune Français impécunieux et plutôt fluet, étourdiment débarqué à Douvres un soir d’automne. La guerre était passée par là de toute évidence, la Ville en portait encore, çà et là, les blessures béantes. Et pourtant, en dépit des brumes luminescentes, des jours crépusculaires et de ces brouillards verts qui peuplent les rues de fantômes et de monstres quasi marins, en dépit des marchands de bulles de savon, des ramages et des rires également indéchiffrables des jeunes passantes, en dépit de cette changeante fantasmagorie, tout, ou presque tout, pour qui venait d’un pays longtemps piétiné, pillé, défait, dévalué, offrait l’image d’une bienheureuse et rassurante solidité.

 

Elle était d’abord, Dieu soit loué, dans ces larges, pondéreuses, honnêtes pièces d’argent d’une demi-couronne (une seule suffit à payer un lunch de restriction réglementaire aux self-services des Lyon’s Corner), que l’on prenait plaisir à tâter dans sa poche. Elle était dans le roulement feutré de la vie et la paisible corpulence des bus à impériale, dans l’aspect cossu de ces clubs de Mayfair où stagne le relent séculaire des cendres de cigares refroidies et dans le rite inébranlable des œufs au bacon et de la marmelade d’orange matinale comme du thé de cinq heures (qui se boit cinq ou six fois par jour). Elle était dans ces interminables policemen plus difficiles à émouvoir que les lions de bronze couchés au pied de la colonne Nelson, - jusque dans ces piliers à lettres en fonte écarlate qui n’avaient pas bougé d’un millimètre depuis la reine Victoria et qui se dresseraient à coup sûr, comme les colonnes veuves de Delphes, quand la moderne Babylone achèverait de s’affaisser sur les ruines de son empire. Elle était dans la majesté du dôme de Saint-Paul et dans la solennité des sonneries de Big Ben, l’horloge géante de Westminster qui rappelle de quart d’heure en quart d’heure à toute la ville combien la vie est chose grave. Elle était même, disons-le, dans l’architecture de ses habitants : dans ces plantes de pieds largement établies sur la terre, ces vertèbres étroitement emboîtées les unes dans les autres, ces corps que l’on devinait calfeutrés, calés, lestés par un séculaire conglomérat de porridge et de puddings, ces mentons en forme de rostre capables de défier les coups du sort aussi bien que les changeantes humeurs du ciel, ces crânes où devaient voisiner à l’aise trois ou quatre très vieilles et très vénérables traditions, solidement arrimées pour tous les temps et à l’épreuve des tempêtes de l’histoire.

 

De ces avantages naturels, bien entendu, je ne possédais aucun : force, donc, de me rabattre sur les autres. Je me pris à regarder avec concupiscence ces vestes sans grâce en bonne grosse laine d’Écosse, qui s’accommodent complaisamment des fantaisies du ciel, ces chaussures aux fortes souples semelles qui donnent à leurs possesseurs une démarche quasi sportive et l’impression de survoler en quelque sorte les misères du macadam. Je tombai en arrêt devant les magasins d’habillement. J’y entrais avec des timidités d’amoureux, j’en ressortais avec le sentiment d’avoir endossé, plus ou moins frauduleusement, la qualité de citoyen britannique. Magie du vêtement ! Sous cet apparent conformisme, je promènerais incognito, dans une douillette intimité, une âme à nulle autre pareille. La sévère cité ne pourrait alors me refuser l’entrée de ses plus secrets mystères…

 

C’était compter sans les maléfices des choses – leur liberté à elles. Mes chaussures achetées, dans un moment de fringale, par deux paires à la fois, mystérieusement se tachaient ou se craquelaient, sans que j’y eusse la moindre part ; vaguaient sans vergogne autour de mon pied (pour quels butors de plantigrades avaient-elles été conçues ?) ou l’étriquaient sans pitié. Mes gants s’évanouissaient bizarrement au fond de mes poches. Quoique irréprochables dans la vitrine du magasin ou sous les lumières du comptoir, mes vestes inventaient dans le privé des plis incompréhensibles… Mais qui peut se flatter d’être admis dans le règne du solide, s’il naquit pour le mouvant ?

 

Mais c’est avec les chapeaux que vinrent les vraies difficultés. Manifestement ma tête n’avait pas été prévue pour eux : à peine m’y reconnaissait-on. Existe-t-il, entre le ciel et l’âme des rêveurs, je ne sais quelle subtile et secrète communication capillaire, porteuse d’inspiration ? Quoi qu’il en soit, je compris vite l’urgence, dans un pays où toute chose semblait si bien réglée, de mettre le holà à la chienlit d’une chevelure toujours prête à s’abandonner au premier souffle venu, au-dessus d’une cervelle naturellement évaporée. Les bérets avaient fait la preuve de leur inconsistance autant que de leur continentale indignité. Ce qu’il me fallait, c’était un bon couvercle de tête, un vrai chapeau.

 

Celui sur lequel je finis, après les affres habituelles, par jeter mon dévolu, n’avait qu’une pauvre parenté avec les parfaits melons des businessmen de la City, les hauts-de-forme des gentlemen de Mayfair, et même avec les gibus fantaisie qu’arborent les imposants portiers d’hôtels. Un honnête chapeau, certes, mais sans race comme sans fierté, - de ceux qui se laissent déprimer, cabosser, enfoncer, défigurer par toutes les promiscuités de la vie, et qui n’attendent qu’une paire de fesses distraites pour s’aplatir tout à fait. Le mien avait en outre une façon bien à lui de se faire oublier à l’endroit où je l’avais posé, comme si c’eût été là sa place assignée de toute éternité. Était-il pour autant dénué d’esprit ? Ce qui suit me permet d’en douter.

 

Je me souviens… Déjà Noël avait suspendu ses guirlandes et ses lampions multicolores entre les colonnes des grands magasins d’Oxford Street. Un magnifique flux océanique parcourait les rues de la ville et rarement les pigeons empesés de la place Trafalgar avaient connu pareille fête. Avec des flappements d’ailes qui imitaient à merveille des applaudissements à mains gantées, ils faisaient leur gai manège autour de l’amiral Nelson perché, tel un nouveau Siméon stylite, en haut de cette colonne où j’étais tenté de voir l’axe inébranlable de l’universel tourbillon. Avec cette hardiesse dont se prévalent les protégés des Muses, je lui tins un petit discours fort impertinent : « Amiral, lui dis-je, j’espère que tu apprécies comme il sied la situation élevée où t’ont hissé la reconnaissance et l’orgueil de tes compatriotes. Les siècles n’entament pas ce bronze qui fut celui de ton cœur de guerrier ; point davantage ne t’atteignent les futiles rumeurs de la ville. Le nom du lieu de ta victoire vole de l’aube à la nuit sur les lèvres des conducteurs de bus et de leurs voyageurs, qui ne savent pas l’histoire. Tu es au sommet de la gloire, on peut le dire, et les pigeons que la sentimentalité populaire gave du matin au soir ne trouvent rien de mieux que de blanchir à leur façon ton auguste bicorne, tout comme leurs confrères d’outre-Manche enneigent celui de ton malheureux collègue Napoléon, perché lui aussi sur une colonne. Cette situation exceptionnelle vaut bien qu’un boulet français ait emporté jadis et ta jambe et ta vie. J’admire ton courage autant que j’en déplore la suite ; mais si tu crois que je vais lever en ton honneur ce précieux chapeau, je crains que tu n’attendes longtemps. »

 

On peut mettre en doute que les amiraux anglais statufiés en bronze soient capables de réactions un peu vives, ou qu’ils entretiennent d’indignes accointances avec les phénomènes atmosphériques. C’est un fait pourtant que je vis mon chapeau subitement s’envoler comme il arrive quand, au passage des drapeaux, un collégien frondeur refuse de saluer. Sauter en quatre bonds dans une rue adjacente ne fut qu’un jeu pour mon espiègle : vous eussiez dit un gamin échappé de l’école. La prudence, l’intérêt bien compris me criaient de courir ; la respectabilité britannique de n’en rien faire : je triplai le pas. Tantôt mon volage titubait comme un oiseau blessé qui s’efforce de s’envoler ; tantôt, mollement, s’affaissait : je le tenais ! Mais un coup de baguette magique relançait le cerceau joyeux, remportait mes espoirs.

 

- Cours toujours, mon bonhomme, pensais-je, tu n’iras pas bien loin.

 

La rue aboutissait en effet à l’un de ces squares privés qu’enferme une grille : mon infidèle y serait immanquablement acculé. Mais quelle droiture attendre du hasard et des vents ? Au point de s’échouer au pied de la grille, le perfide, sans hésiter, vire de bord, méprise l’accueil mesquin d’une bordure de trottoir, cingle allègrement vers une rue latérale, et disparaît à ma vue.

 

Le coin étant presque désert, je cours sans vergogne – où me mènes-tu à cette heure par ces chemins détournés, ô destin ? – Voilà que passe, dans son pardessus noir que le vent malmène – ne dirait-on pas qu’il tourne à la tempête ? – un long clergyman. Il avance plié en avant, d’une main retenant son couvre-chef qui ne demande à l’évidence qu’à rejoindre le mien. Eh quoi, homme de la Bible, un petit soupir du ciel t’inquiète ? Qu’en sera-t-il, malheureux, quand soufflera pour de bon la colère du Très-Haut qu’évoque si éloquemment, dans ta quiète chapelle, ton prêche dominical ? Oui, que feras-tu quand tes deux mains, aidées par celles de ton ange gardien, ne suffiront pas à rattraper tes atours à la débandade ?

 

Ce ne fut là qu’un aparté, et je me bornai à demander à l’homme de l’Éternel s’il n’avait pas vu passer, par hasard, un chapeau seul ?

 

Il prit un air dignement attristé. Non, il n’avait pas, désolé.

 

- Temps charmant, n’est-il pas ? lança-t-il en renfonçant son chapeau avec alacrité et en donnant à sa voix cet éclat de gaieté complice qu’un ciel en goguette suffit à déclencher parfois chez le peuple le plus réservé de la terre. – Pourtant, continua le délégué du Tout-Puissant en jetant obligeamment les yeux autour de lui et en découvrant le clavier d’un sourire inattendu, m’est avis que là-bas…

 

Et son index osseux pointait vers un passage de briques en retrait de la rue.

 

C’était lui, en effet. Affalé bien à plat au pied d’un pilier à lettres, il m’attendait de l’air le plus innocent du monde, comme si c’était là, de toute évidence, la place d’un chapeau en mal de propriétaire. Visiblement, aucun vent ne saurait plus l’émouvoir ici-bas.

 

Je me baissai pour le ramasser : il n’était plus seul. Une paire de souliers venait de se poser tout à côté, qui n’avaient rien d’ecclésiastique, eux. Remontant de là, mon regard ne put que rencontrer, suivre, honorer la plus gracieuse paire de jambes qui fussent jamais écloses, étamines renversées, de la corolle d’une robe. Une jeune fille tout entière les continuait vers le haut avec son jeu d’agréments sans lacune. Elle venait d’esquisser vers le gisant un geste de courtoisie, quand nos doigts, presque involontairement, se rencontrèrent : ce fut assez pour que, sous les cils de la demoiselle, un coin de porcelaine bleu-vert s’animât, devînt de vrais yeux de jeune fille, où je crus voir danser une étincelle moqueuse : ces Français, tout de même ! (ainsi, le beau tweed écossais n’avait servi de rien ?) Et je me vis, dans l’orbe de ces yeux charmants, qui l’avais, sans le savoir, saluée jusqu’à terre !

 

C’est alors qu’un sourire qui avait commencé d’éclore tout exprès pour cette heure depuis le commencement du monde se prit à fleurir au même instant sur les lèvres de la demoiselle et sur les miennes. Et ce sourire à quatre lèvres était beau comme le soleil qui se lève sur la mer. Tout allait devenir simple et facile. C’est ainsi qu’une fleur, sans discours, s’explique par son parfum.

 

Ce n’est pas l’usage en Angleterre, surtout pour les demoiselles bien élevées, de se jeter à la tête du premier venu. On leur conseillerait plutôt de se méfier des jeunes Français, race conquérante et bien capable de venger, sur d’innocentes jeunes personnes, les Waterloo et les Trafalgar de son histoire. Mais il n’est pas défendu, il est même recommandé de porter secours à un jeune étranger que l’on voit manifestement en difficulté avec le ciel anglais, avec la vie en général et les chapeaux en particulier. Cette gentillesse peut même devenir un devoir sacré pour peu que les gloires nationales se trouvent habilement évoquées. Justement, n’était-ce pas tout près de là que l’on voyait amarré à quai le fameux Discovery du capitaine Scott, celui-là même qui, les vivres de sa petite équipe touchant à leur fin, sortit sans mot dire de la tente commune dans la nuit glaciale et le blizzard de l’Antarctique pour marcher au-devant de la mort, en vrai gentleman qu’il était ? – Mais oui, c’était. – Et l’on pouvait visiter à cette heure ? – Oui, la jeune fille pensait ainsi. Du reste elle se dirigeait justement de ce côté… Oh ! ce bateau était une pauvre vieille chose goudronneuse, à ne regarder que le dehors, surtout par ce triste temps d’automne. Mais au dedans, quelle merveille ! C’était verni et frais comme un grand jouet tout neuf, on pouvait admirer le log-book du capitaine ouvert au dernier jour de sa navigation en ce monde, et, dans sa cabine lambrissée d’acajou, ses vieux livres dédorés et sa Bible, son petit lit-bascule, un vrai berceau que plus jamais ne berceront les vagues… Tout cela tellement choyé par la piété de la nation, qu’on pourrait croire à un prochain appareillage… N’était-ce pas charmant en vérité ?

 

Le vent chassait de beaux nuages, emportant la dérive et les appels des grands oiseaux de mer, une feuille morte attardée descendit en dansant effleurer d’une caresse le front de la jeune fille : l’heure était magnifiquement à l’aventure et aux folies. J’appelai à la rescousse l’âme de Guillaume le Conquérant, qui n’avait eu affaire, heureux homme, qu’aux flèches du roi Harold et je m’entendis presque aussitôt débiter, à peu près, le petit discours suivant :

 

-  Jeune fille, vous voyez ici le plus infortuné des hommes. Depuis que j’habite dans cette ville de brique et de fumée, je crois bien que mon ange gardien, que je soupçonne d’être un peu trop papiste, m’a lâchement abandonné, en sorte que j’en suis réduit, pour vous trouver et tomber à vos pieds, à suivre les caprices d’un grand niais de chapeau. Il est vrai, ajoutai-je en souriant, que le pauvre Balaam a bien dû se rendre à l’avis d’une ânesse, comme vous savez ; et un chapeau anglais vaut bien une ânesse moabite.

 

Les coins de la bouche mignonne souriaient avec retenue dans le visage de la jeune fille et le bleu d’enfance – oui, bleu décidément, quoique un peu vert – concentrait un pétillement gentiment malicieux.

 

- Cher Monsieur, me répondit-on d’une voix ténue, dans un français que je trouvai dès le premier mot  merveilleusement musical, ne soyez dans le trouble. Je suis Irlandaise – un pays encore plus fou que le vôtre et encore plus papiste que votre ange ; ce qui fait une différence, vous voyez. J’enseigne en ce moment l’anglais dans l’école Berlitz, à de jeunes étrangers, qui m’apprennent un peu leur langue. J’aime la vôtre et France aussi beaucoup, en vérité.

 

- Mais voilà qui va à merveille ! m’écriai-je. Vous m‘enseignez l’anglais ou plutôt l’irlandais de votre île, pendant que je vous récite tous les plus beaux poèmes de mon pays, que mes compatriotes sont assez sots pour ignorer. N’est-ce point là un arrangement délicieux ?

 

- Et… en quelle qualité voyagerai-je en votre aimable compagnie ? Outre celle d’auditrice de vos poésies.

 

- C’est un détail à débattre. Disons : de guide, de professeur, - d’ange gardien, puisque, comme je vous l’ai expliqué, la place est à prendre. De fée, de bon génie, d’amie – enfin ce que vous voudrez…

 

- Un choix délicat. Et où vous emmènerai-je de la sorte ?

 

- C’est bien simple. Nous commençons par aller rêver à Tristan et Yseult la blonde (blonde comme vous) sur les ruines du château de Tintagel, à l’extrême pointe de la rocailleuse Cornouaille, cette sœur de notre Bretagne. Nous méprisons au passage les pierres levées de Stonehenge qui dorment debout en rond depuis des mille et mille ans, à force d’entendre les sottises qui se débitent à leur pied ; mais nous allons déguster des fraises à la crème dans une charmante chaumière du Devon, avec une minuscule fenêtre ouvrant sur la mer…

 

- Pour les fraises, ce n’est pas la saison, vous savez.

 

- Ça ne fait rien, ne me troublez pas. Ensuite nous prenons le bateau à aubes qui, d’écluse en écluse et entre une double procession de parcs et de jardins, remonte la Tamise jusqu’au cœur de la vieille Angleterre où se parle un si pur langage, - jusqu’à Stratford, le pays de Shakespeare. Des rives de l’Avon nous regardons les cygnes écarter en glissant la retombante chevelure des saules et l’ombre de la blanche Ophélia flotter comme un lys en ses longs voiles (ça, c’est un poète de chez nous qui le dit). De là, un saut obligé au pays des Lacs, où les jonquilles d’or poussent comme l’herbe chez nous et dansent, même quand il n’y a pas de vent, pour charmer les poètes au cœur pur. Nous voilà en Écosse. Admirez-vous comme l’ombre de ces nuages sait moirer la surface des lochs et velouter la bruyère mauve sur les pentes voisines ? Ces gros sacs de laine brune posés sur quatre minuscules piquets noirs, ce sont des moutons, paraît-il. Il y a aussi de fort sinistres vallons où, pour peu qu’on prête attentivement l’oreille, on  entend l’écho des marches guerrières, jouées sur les bag-pipes, qui préludèrent à de terribles massacres : ce sera charmant. Maintenant nous filons comme le vent tout le long du canal calédonien, non sans jeter un regard inquisiteur du côté du loch Ness. Je ne serais pas surpris, quant à moi, que son fameux monstre, qui n’est pas aussi monstrueux qu’on dit, consente en votre honneur et au mien, à titre tout à fait exceptionnel et moyennant que nous lui gardions le secret, à mettre une narine ou deux au dehors : ces politesses-là se doivent rendre entre créatures plus ou moins chimériques. – Bref, nous visitons de bas en haut la vieille osseuse dame Grande-Bretagne, depuis cet immense pied plat qu’elle ne craint pas d’étaler dans le Channel, jusqu’aux brides – ou plutôt Hébrides – de sa capote dénouée dans le vent de la mer du Nord. Et pour finir en beauté, nous ne manquons pas d’aller caresser ce mastiff trapu qu’elle s’efforce en vain de rattraper, la verte Erin, pays de sortilèges et d’enchantements, votre pays en somme…

 

- Tout cela sans reprendre haleine et sans boire, bien entendu.

 

- Pas du tout. Pour entretenir le feu sacré, nous boirons – j’en fais le serment – autant de tasses de thé qu’il vous plaira, dix, vingt fois par jour s’il le faut, en respectant le rite : lait d’abord, puis sucre, enfin le thé que garde au chaud la douillette en laine multicolore de sainte Théière, l’heureuse rivale de notre dive Bouteille, l’inépuisable dispensatrice de l’entrain, de la bonne humeur, des idées, des folies, de la vie. Ne voilà-t-il pas, dites-moi, un merveilleux programme, digne de vous comme de moi. Quand partons-nous ?

 

Nous débouchions sur le quai de la Tamise, à quelques encablures du Discovery. L’instant était décisif.

 

- Mais, cher Monsieur, me fut-il répondu, il me semble que nous voilà déjà de retour. J’ai beaucoup apprécié les voyages et la poésie, tout y était. Nous autres Irlandais, nous ne sommes pas aussi raisonnables que vous, nous savons bien que le rêve vaut mieux que la réalité, et ça va tellement plus vite ! Un vrai voyage ne vaudrait pas, même en votre compagnie, celui que vous venez si gentiment de m’offrir. D’ailleurs je ne peux réellement pas vous accompagner sans l’avis de mon fiancé.

 

- Vous fiancée ? Et sans ma permission ? Non, non, cela ne se peut, Doreen. Les astres, qui me veulent du bien, paraît-il, n’y consentiront jamais. Vous êtes ma Doreen à jamais, c’est écrit là-haut de toute éternité.

 

- L’éternité c’est long et ça a le temps de changer. Et d’ailleurs comment savez-vous mon nom de baptême ?

 

- Mais Doreen, il n’y a qu’à vous regarder : vous êtes dorée des pieds à la tête. Avec juste ce qu’il faut de rousseurs automnales pour être une vraie fille du feu, et pour faire chatoyer les bleuets de vos iris. Votre père était peintre, je parie.

 

- Quelle idée ! Non, seulement journaliste dans un grand quotidien de Dublin… Peintre, quelle idée !

 

Il y eut un court silence, dont les mouettes qui tourbillonnaient au-dessus de nos têtes profitèrent pour jeter à l’envi leurs clameurs barbares, et la jeune fille pour reproduire ce geste purement fictif qui m’avait tant de fois charmé chez les petites demoiselles juchées sur les tabourets des snack-bars, et qui consiste à remettre en place, d’une main délicate, une mèche imaginairement émancipée derrière la nuque. Les paupières roses et bleutées de Doreen battirent légèrement.

 

- Oui, reprit-elle avec une sorte de gravité où je crus démêler un soupçon flatteur de mélancolie, oui, je suis fiancée, c’est un fait. Et même, pour ne vous rien cacher, avec un Belge.

 

- Un Continental, en somme.

 

- Un vrai, en tout cas… Mais avec ces filles du feu, comme vous dites, sait-on jamais ? Insaisissables comme les fées et comme les flammes…

 

Nouveau silence.

- Du moins, Doreen, il n’est pas impossible que je vous revoie ?

 

- Nous disons en anglais qu’un chat peut bien regarder un roi, et je ne suis pas même une reine.

 

- Ce n’est pas une réponse, ça !

 

- Eh bien, disons qu’un jour, si vous pensez très fort à moi et à nulle autre, vous n’aurez qu’à lancer votre chapeau très loin en l’air. Puisque votre tête sait communiquer autant d’esprit à ce qui la touche et pour peu que les vents soient favorables, votre chapeau saura bien tomber à mes pieds et vous n’aurez plus qu’à le rejoindre. Comme la première fois, en somme…

 

La jeune fille éclata doucement de rire et ce fut comme si une grande bulle irisée crevait en plein  ciel.

 

*

 

- Gai ! gai ! Monsieur !

 

Je me retournai. Un vieil homme à la physionomie émoustillée par tout ce remuement céleste, aux joues épanouies qui devaient sans doute leurs pivoines à un grand amour pour cette noire et gaillarde bière Guinness dont tous les murs proclament qu’elle « est bonne pour vous », me considérait avec une chaleureuse sympathie. Ma déconfiture, visiblement, l’atteignait, lui semblait impie en un si beau jour. Cheer up ! gai ! gai ! monsieur !

 

L’homme avait raison. Je rectifiai vivement mon visage : afficher sa mélancolie est indigne d’un gentleman et porte tort à l’honneur britannique. Je renfonçai mon chapeau sur ma tête, tâtai dans la profonde poche de mon duffle-coat les accessoires entre tous rassurants. Mouchoir et gants ne l’avaient pas quittée, Dieu soit loué ! Le renflement du porte-monnaie me garantissait l’entrée sans problème dans une des innombrables tea-rooms de Londres, où libre à moi de remettre mes idées en ordre et de me refaire un moral dans les vapeurs béatifiques du ceylan. Et je me repris à sourire…

 

Et voilà comment, certain après-midi de fin d’automne qu’animait un beau vent d’ouest chargé de mansuétude marine – le même, « O wild west wind »… qui avait roulé comme feuille morte l’âme mal lestée du doux Shelley et l’avait emportée jusqu’au pays des chimères, jusqu’à ce bûcher sur un rivage d’Italie – oui, voilà comment je me vis tirer d’un chapeau ordinaire (je ne l’en avais pas moins payé deux bonnes guinées dans un magasin de Bond Street) une délicieuse petite demoiselle irlandaise un peu sylphide mais amie de la France et parlant à merveille le français, une adresse assurément un peu floue mais susceptible de précisions ultérieures, un fiancé plus ou moins véritable et peut-être mal arrimé dans le cœur de la demoiselle, - sans compter un château en ruines au bord de la mer, un bateau à aubes flâneur, des champs de jonquilles à l’infini, des cygnes romantiques et des fraises à la crème au seuil de l’hiver, des tasses de thé à en perdre un reste de raison, jusqu’à un fragment dûment authentifié de monstre lacustre on ne peut plus discret… Tout cela en un rien de temps et sans aucun entraînement préalable ! Si l’on ajoute à cela, pour le solide, un duffle-coat à l’épreuve des déluges, une sports-jacket en vrai tweed et dans mon portefeuille un contrat en bonne et due forme avec la British Broadcasting Corporation – il faut convenir que l’heure était plutôt bienveillante. En tout cas, cheer up, sir ! gai ! gai ! monsieur ! – le vieil homme avait raison : il n’y avait pas de quoi se jeter dans la Tamise.

 

janvier 1993