CHEVAL ! ou les amitiés difficiles

 

pour Dominique

 

 

C’est un très gros cheval tout seul au fond d’un pré, un cheval roux aux cheveux filasse et mal peignés de pauvresse. Mais que l’effleurent les rayons du soir, sa robe s’avive de tons chauds qui réjouissent la verdure environnante et l’œil du promeneur.

À quoi rêve-t-il tout le jour, planté sur ses quatre ?  Il n’a pas l’air de s’intéresser à l’herbe et c’est à peine si on le voit bouger la tête ou un pied, de temps à autre. Il ne piaffe ni ne hennit, ne se cabre ni caracole : Pégase et Bucéphale ne sont de sa parenté.

Sa grande occupation semble être, avec son chignon de queue, de balayer tranquillement les mouches qui importunent ses larges fesses.

 

Quand nous passons par là, ma jeune amie et moi, nous  ne manquons jamais de nous assurer de sa présence : faute de quoi, ce coin paisible de France ne serait pas tout à fait lui-même.  Le plus souvent, il suffit de le regarder un certain temps pour que, de lui-même, il s’approche. Qu’il entre un peu de magie là-dedans ne me paraît pas douteux. Ne suis-je pas né sous la protection d’une constellation à demi chevaline ? Ma jeune amie n’arbore-t-elle pas cette blonde « queue de cheval » qu’elle se plaît, au moindre mouvement un peu vif, à sentir virevolter autour de sa tête et qui lui va si bien…

 

Peut-être n’était-il pas en train, l’autre jour ? Il ne daigna nous voir. Enhardie par la solitude et l’exceptionnelle douceur de l’air, ma jeune amie s’est mise à lancer CHE-VAL ! en faisant chanter la seconde syllabe. Quel plus beau nom, et plus persuasif, que celui-là, qui rima avec val et aval, enfermant de la sorte la poésie de la terre et des eaux…

Et d’abord il ne s’est rien passé. Peut-être ma jeune amie avait-elle visé trop court, ou la brise emporté l’appel ?

Alors elle a recommencé, deux fois, trois fois. Enfin CHEVAL a remué une oreille et a tourné la tête. Il a compris qu’on ne résiste pas à une voix si fraîche, - d’une fraîcheur de feuillage et de source.

 

Soulevant, l’un après l’autre, ses lourds paturons chevelus, il a donc entrepris de s’amener, non sans hocher la tête à chaque pas comme pour dire : « C’est entendu, on arrive, on arrive ! Si vous croyez que c’est facile, quand on est un vieux cheval de labour, le moins coursier des chevaux de la terre, de piquer un galop pour vous être agréable ! » - et nous avions un peu honte, nous passants qu’un souffle fait chavirer, d’avoir tiré de ses persévérantes méditations une aussi corpulente créature.

Cahin-caha il se hâtait à sa façon, droit vers nous – plus moyen d’en douter. C‘est toute une affaire, quand on a atteint l’âge du repos, de manœuvrer ces quatre larges sabots pour véhiculer tous ces quintaux de chair prête à crouler. Mais là-haut la crinière danse et plus que jamais s’échevèle ; et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner que l’âme, elle aussi, danse dans la tête. On n’a pas tous les jours rendez-vous avec un couple d’admirateurs, paisibles de surcroît.

 

*

 

Tout soufflant, le voici arrêté contre la clôture. Par-dessus les barbelés, il nous offre une tête mal bâtie et grosse comme toute une bête, dont nous ne savons que faire, intimidés. Pendant que des frissons nerveux moirent sa robe comme un souffle la surface d’un lac, nous restons là face à face, empotés comme des amoureux de village…  Enfin, entre les crins retombants, nous nous hasardons à tapoter doucement, comme nous l’avons vu faire, l’arête osseuse de ce long nez encombrant, qui n’encourage guère les caresses…

 

Alors, méprisant les pointes qui lui griffent le poitrail, il avance encore, plonge le cou, et sa lèvre noirâtre et flasque nous découvre, entre les gencives violettes, une espèce de clavier jauni, pas plus inspirant que le reste… Sans doute est-ce là sa façon de sourire à lui, et peut-être nous dirait-il quelque chose, si seulement il savait ! De mon côté, j’aimerais lui dire que mon enfance fut follement éprise de certain cheval à bascule, un grand cheval pommelé de bleu tendre à crins d’or, complice de combien d’aventures follement balancées ; que ma rêveuse adolescence se plut à semer sur ses cahiers de brouillons des multitudes de coursiers au col harmonieusement courbé, mais aux pattes invariablement ratées – ce qui semblait me vouer aux chevaux ailés ; qu’en dépit de cela et de mes grands airs de tomber de la lune, j’ai, tout comme lui, l’âme plutôt paysanne, mais seulement deux sabots sur terre ; que tout cela fait – entre d’autres plus indiscrètes – bien des raisons de me sentir l’allié, le champion et même un peu le parent de tous ceux de sa race ; bref, qu’il nous fait bien de l’honneur de nous rendre visite. Oui, tout cela, j’aimerais le lui dire, si seulement, moi aussi, je savais…

Hélas, notre ami, nous t’aimons bien, c’est sûr ; mais ce déferlement de sentimentalité chevaline nous accable. Que nous sommes pauvres, ma jeune amie et moi, avec nos mains vides et nos flatteries conventionnelles !

 

CHEVAL attend pourtant, Dieu sait quoi ! Ses yeux, par une très vieille habitude, restent humblement tournés vers la terre, et sous les cils roses la douceur de l’herbe se reflète.

Comprenant enfin qu’il n’y a rien d’autre à attendre, Cheval se décide à remporter sa tête branlante, ses gros pieds hirsutes, sa crinière filasse et tout cet énorme édifice de chair placide.

Rendu au fond du pré, il n’aura plus qu’à reprendre sa faction solitaire.

 

La prochaine fois que nous passerons par là, ma jeune amie et moi, nous ne manquerons pas de le chercher des yeux et de lui adresser de loin le plus discret des saluts. Mais je ne crois pas que ma jeune amie aura encore envie de chanter Cheval ! Cheval ! Nous passerons notre chemin en silence, laissant notre ami d’un soir méditer à loisir sur la race décevante des hommes.

 

 

La Poyat, 30 août 1973, St Cyr août 1990, revu le 4 mars 1994