L’ABANDONNÉ

 

    LONGTEMPS, le plus beau jour de l’année, le plus impatiemment attendu, fut pour nous celui de l’envol familial vers les plages de l’été. La gloire solaire de ce jour-là balançait, éclipsait même, osons le dire, les plus secrètes lumières de Noël. N’étaient-ils pas, l’un et l’autre, placés sous le signe de l’Enfance et de la merveille ? Merveilleuses, par exemple, étaient la promptitude et la bonne grâce avec lesquelles notre voiture, vieille servante accoutumée aux fantaisies comme aux excès de ses maîtres, déjà écrasée sous le poids du superflu, improvisait in extremis tel recoin où coincer ces raquettes de volant qui ne serviraient pas plus que l’année précédente, - telle logette inédite où glisser ce volume de zoologie marine qui dormirait à l’évidence au fond de l’étagère…Certes, c’était un grand moment que celui où, la chère maison bien close abandonnée sans regret comme par le papillon sa chrysalide, et cette pauvre année scolaire reléguée sans pitié dans le passé comme au fond d’une malle un vêtement hors d’usage, - nous mettions enfin le cap sur l’ouest béni d’écumes et de vents, - notre Bretagne de toujours. L’énormité d’une joie que chaque année nous rendait intacte, la chaude complicité qu’imposaient l’étroitesse de l’habitacle aussi bien que la fragilité d’un destin commun, avaient donné naissance, au fil des ans, à un nombre respectable de rites – dirai-je : de cérémonials ? – qui eussent paru bien étranges, et même puérils, aux non-initiés ; qui n’en étaient pas moins notre talisman, mainte fois prouvé efficace, contre les hasards de la route et les malices du sort.

 

    Si j’ai entrepris de dévoiler ici, au risque du sacrilège, l’un de ces rites, c’est qu’il a résisté significativement à l’usure des années, au départ de la bonne aïeule, à l’envol des enfants vers leur destin personnel, à bien des choses ; c’est aussi que je m’assure de la protection la plus haute. Ce rite consistait en effet, afin de charmer la platitude de la route et d’exorciser le démon de l’ennui, à remplacer tout bonnement les kilomètres, si bornés, si mesquins, si mécaniques, par le surprenant et poétique caprice des croix de carrefour. Tristement clairsemées au début, elles allaient se multipliant de façon encourageante à mesure que l’on approchait de la vieille Celtie christianisée, pour s’épanouir enfin, à la rencontre des grands souffles atlantiques, dans la gloire des Calvaires. C’est ainsi que vers la treizième croix, nous savions que les schistes brun violâtre allaient faire place au beau grès bleuté, au granit couleur de vieil étain du massif armoricain ; et que les premiers ajoncs en fleur n’allaient pas tarder à nous jeter au passage leur petit coup de clairon enfantin et réjouissant. Peu après la vingtième nous respirions – en esprit, mais le plaisir n’était pas moindre – l’air de la mer, et n’était-ce pas elle que tentaient d’apercevoir au loin, dressés sur la pointe du pied à en perdre l’équilibre, les pins des talus ? La trentième croix dominait de justesse les pierres levées de Carnac, ces incurables païennes… Trente croix, ou peut-être trente-deux – l’impatience avait pu nous donner des distractions - : maigre compte pour des centaines de routes et de chemins croisés ! N’importe : nous touchions au but. Déjà – encore une de nos traditions ! – c’était à qui ouvrirait l’œil le plus alerte pour tâcher de distinguer, entre d’éblouissants pignons sommés de leur cheminée morbihannaise, une ligne bleuâtre, tremblée, incertaine – et pour être le premier à jeter le cri immémorial rapporté par Xénophon : « Thalassa ! » - la mer ! Oui la mer fidèle à travers les changeantes années ; la mer, et aussi la Terre Promise, le sable éternellement vierge malgré les souillures comme les âmes pardonnées, - le sable où parents et enfants auraient, devant l’immensité, le même âge enfantin…

    C’est ainsi que nous nous laissions porter de croix en croix vers le rivage des anciens dieux, suspendant notre impatient bonheur à la passion du Crucifié, - notre destin vagabond à ce qui demeure…

 

    Les croix de France ! De Saint-Cyr à Saint-Colomban, du martyr enfant au vieil évêque irlandais évangélisateur des Gaules, le long de ces petites routes où notre siècle les oublie ou les tolère, les ai-je assez regardées, recensées, aimées, ces dernières survivantes d’un autre âge ! Leur diversité n’est pas moins captivante que celle des âmes, des lieux et des jours. Ici minuscules, mignardes, ajourées, vraies dentelles de dévotion veuves de leur Crucifié, - là austères, massives, majestueuses, sombres comme fut le ciel après le dernier soupir de l’Agneau, presque effrayantes ; tantôt juchées sur un socle pompeux et tantôt fichées en terre, la proie des broussailles ; schématiques ou luxuriantes, parfois argentées de frais mais plus souvent écaillées de rouille, laquelle ajoute sa lèpre aux blessures faites par la lance et les clous… On en voit qui, de bois nu, mangées par les vers et la pourriture, n’en finissent pas de tomber à la renverse, et c’est un arbre qui les reçoit dans ses bras. Ou bien c’est la pièce transverse – depuis longtemps déclouée, elle pendait de guingois – qui s’est éclipsée un beau matin : était-ce pour aller, sur un établi peu catholique, commencer une carrière tout imprévue ? Point. Un beau jour, le triste poteau est redevenu Croix, vive Dieu ! Mais il arrive aussi que ce soit la croix tout entière qui disparaisse. Il y avait ce chemin à élargir, cette propriété nouvelle à clore, l’agacement que suscite un monument anachronique de la superstition paysanne, je ne sais quel énorme gri-gri… Ainsi va le Temps, qui mange ses enfants…

 

    Elles ont pourtant, dans leur diversité, un trait commun, ces croix : la solitude qui les entoure. Reconnaissons-le : la circulation moderne n’invite guère les âmes naturellement peu contemplatives de ce temps, que talonne l’horaire, qu’appelle un monde à construire, à la considération des croix de carrefour : celle des panneaux de signalisation s’impose davantage. Casqué comme un cosmonaute, prisonnier de la vitesse et du péril, grisé par le vacarme et le vent et quasi aveugle, le chevaucheur de pétarades ne sait rien que la joie de faire corps, nouveau Centaure, avec la puissante machine qui trépide entre ses jambes. L’automobiliste, lui, a bien assez à faire avec les embûches et sournoiseries sans nombre de la route. Ce sont des poules qui n’attendaient que votre passage pour satisfaire l’irrépressible besoin de savoir à quoi ressemble l’autre côté de la route ; un escadron d’oies marchant en corps, le cou brandi en avant, cacardantes, en vraies disciples des gardiennes du Capitole ; un tohu-bohu de croupes de vaches que rien n’émeut, trique ni klaxonnades. Ce sont les travaux en cours, les camions-citernes de matières inflammables – prière de ne pas me serrer de trop près – les interminables semi-remorques qui bouchent route et paysage en vous crachant au nez leurs fumées pestilentes. Ce sont les innombrables confrères qui volent tous – qui l’eût cru ? – au chevet d’une mère mourante, les confrères si faciles à mécontenter – n’ont-ils pas failli, par votre faute, « perdre » une seconde ? – et qui vous l’envoient si peu dire… Et comment mépriser tout à fait sainte Vitesse, et sa fille sainte Moyenne, qui, si philosophe que vous pensiez être et l’oreille si bien fermée à leur claironnant appel, finiront par vous enrôler dans la horde de leurs dévots…? Ce sont enfin les mille et une interdictions tracassières que l’on serait enclin à survoler avec la liberté des anges, n’était la double apparition, toujours possible et jamais opportune, des Anges noirs de la Bonne Conduite. Et l’on aurait un œil, après tout cela, pour des vieilleries que nul guide ne mentionne ? – Paisiblement juché sur sa selle de fer, le cultivateur ou l’ouvrier agricole, de par la nature peu emportée de son véhicule et sa masse rassurante, ne demanderait pas mieux, lui, que de lever le nez de la route – n’étaient les traites de fin de mois et ces diables de montants compensatoires. – Le cycliste ? Il aura beau jouer les équilibristes sur le fil poussiéreux qui sépare le macadam du fossé, il n’en recevra pas moins à tout moment sa pleine ration d’oxyde de carbone parfumé aux éthyles de plomb : toutes choses qui n’avaient pas été prévues dans le plan de la Création et qui ne favorisent pas plus les élans mystiques qu’elles n’épanouissent la fleur des poumons. – Quant à la seule race qui avait gardé une âme relativement disponible : celle des piétons, victime désignée de tout le reste puisqu’elle ne menace personne et n’engendre vacarme ni pestilence, on sait qu’elle est en voie rapide d’extinction. Et ne parlons pas des autoroutes, ces glorieuses qui écartent toute chose autour d’elles et qui, refusant tout croisement, n’ont évidemment que faire de croix.

 

    Ainsi le Christ est-il bien abandonné, paisible au-dessus de cet ouragan perpétuel de passants à roues et à moteurs – ses propres créatures – qui le fustigent de vent, de fracas, de fumées et d’indifférence. La pluie et la neige vêtent seules sa nudité ; seule, la brise printanière l’enveloppe parfois d’une furtive caresse. Heureux si l’un de ces oiseaux qu’il a si bien loués du temps qu’il cheminait sur notre terre, se repose un moment sur sa tête ou son bras, avant de reprendre son voyage…

    Suis-je injuste ? Au pied d’une croix monumentale, dans une petite ville de Bretagne, j’ai vu un amoncellement de fleurs comme on n’en trouve que sur les tombes fraîchement refermées (une autre fois, sur les marches d’un soubassement, un alignement de poubelles). À l’heure où j’écris ces lignes, peut-être une petite vieille à coiffe et à sabots comme il en existe encore quelques exemplaires au bout du monde se signe-t-elle en déposant, sous ces pieds qu’unit le clou atroce, un de ces bouquets de bruyère qui conviennent aux tombes les plus pauvres. Ému nous-même d’un excès de bien-être dont la cause était bien charnelle, ne nous est-il pas arrivé assez souvent de jeter en fuyant une pensée, une prière, à ce Pauvre là-bas qui ne demandait rien, avec sa tête retombée, ce ventre creusé sous l’ogive des côtes, ces tristes longs tibias et tout ce poids de douleur suspendu à la déchirure des mains ? Il paraît dormir ; mais non, il veille – il veille à sa façon discrète sur la folie de ses enfants. Telle est l’humilité de ce Pauvre-là qui possède le ciel et la terre, que, bouquet de bruyère ou lambeau de prière, il reçoit avec amour, n’en doutons pas, l’aumône dérisoire. À ces fugitifs, à ces aveugles qui ne savent s’ils achèveront le voyage, il ouvre ses longs maigres bras couleur de ciel gris, ses bras entre lesquels tiennent, avec la bonté du ciel, toute la souffrance de la terre.

 

22-24 mai 1989