Chapitre 8

 

Jeux et festivités

 

 

J’ai décrit précédemment la manière dont nous quittions la propriété Leyval pour parcourir le quartier et passer même les limites du Pont.

Pourtant il y avait des jours où le monde venait à nous, comme nous allons le voir plus loin. Les déplacements d’autrefois n’avaient certes rien de commun avec les actuels voyages au long cours, mais les gens se déplaçaient, se rencontraient lors des foires, des marchés et des fêtes. Dans le coin, les foires les plus courues étaient celles du Charton, à Fougerolles-l’Église, de Fougerolles-le-Château et du Val d’Ajol. Cette dernière, dite Foire aux Andouilles, doit toujours se tenir en février. La plus importante de toutes, celle qui attirait les chalands de toute la région, était la foire de Saint-Loup en mars.

L’un de mes premiers souvenirs se rattache à celle du Château, qui avait lieu à la Saint-Barthélemy, le 24 août. Je devais avoir dans les deux ans lorsque mon oncle, qui m’emmenait volontiers avec lui dans ses déplacements, décida de me conduire à la fête en question. Il me jucha sur ses épaules, et commença à arpenter le chemin qui, le long de la Combeauté et de la voie ferrée, menait à Fougerolles-le-Château. À ma connaissance, l’après-midi se passa fort bien. Mon oncle avait retrouvé des copains au café et les conversations allaient bon train. Quant à moi, je m’occupais avec un bon morceau de brioche. Vers le soir, mon oncle me jucha à nouveau sur son dos et reprit le chemin de la maison en marchant sur la voie ferrée pour gagner du temps. C’est alors que l’accident arriva, non pas un accident de chemin de fer, mais la chute de mon oncle et la mienne. La conséquence en était dramatique : j’avais perdu ma brioche. L’ai-je retrouvée sur le ballast, je ne saurais le dire, mais ce qui est sûr, c’est que l’événement m’est resté en mémoire.

Le dimanche et le vendredi matin, la maison Leyval, qui était la seule à se trouver le long du champ de foire, était le centre de ralliement général. Tous nos parents et amis descendus des dessus de la commune venaient y déposer leurs vélos, y garer leurs voitures à cheval ou à moteur, avant de se rendre à l’église ou au marché. Ils revenaient après la messe avaler un café ou une goutte, ou les deux, et reprenaient ensuite le chemin du Fahys, du Haut de la Beuille ou du Sarcenot.

Le vendredi, jour de marché, l’activité était plus grande encore que le dimanche, car la maison était alors pour ainsi dire une annexe du champ de foire. Les allées et venues étaient constantes au milieu des voitures et des attelages qui encombraient le chantier. Ce matin-là, la cuisine de Tantate ne désemplissait pas de buveuses de café et de buveurs de kirsch. Souvent, on rencontrait ces jours-là au marché mes deux grands-oncles Pol Nurdin et Alphonse Barthélemy, venus de leur campagne avec leur panier à provisions. Tous deux parcouraient à pied le chemin de La Vaivre et du Sarcenot, soit deux heures de marche aller et retour.

Mais les jours de marché n’étaient que peu de chose en comparaison des événements annuels que représentaient la venue d’un cirque et l’arrivée attendue de la fête patronale. Le champ de foire de Fougerolles devenait alors le centre incontesté de la cité, voire de la région entière, une sorte de forum romain ou d’hippodrome byzantin en miniature. Il est vrai que Hagenbeck, Pinder et Bouglione n’y ont jamais planté leur chapiteau, mais les modestes petits cirques qui y donnaient leurs représentations suffisaient à mon bonheur. On y voyait quelques animaux pas toujours exotiques, des clowns et des acrobates de médiocre qualité, des hercules de foire et des prestidigitateurs de seconde zone. À deux ou trois ans, je n’étais pas difficile quant au niveau du spectacle, auquel je participais à ma manière puisque, voyant un jour un trapéziste évoluant au sommet du chapiteau, je criai qu’il fallait le détacher !

J’oubliais de dire que les cirques, comme certains manèges, venaient s’approvisionner en sciure à la scierie Leyval. Excellente aubaine pour nous, qui recevions en échange des bons gratuits d’entrée, sans compter les cadeaux que faisaient à la tante Madeleine les forains auxquels nous rendions service : bonbons, nougat, objets décoratifs en plâtre authentique…

Les fêtes patronales des années 20 devaient ressembler à celles du début du siècle. Les blanques, terme régional pour stands, n’avaient guère changé à la campagne depuis l’avant-guerre, lorsque la fête de La Vaivre se tenait près de chez mon arrière-grand-père Isidore, et celle du bas du village au Pont les Ports (ou Pont des Ports), le long de l’Augronne, sur la route de Plombières. Mon père se souvenait des manèges de l’époque 1900, des stands de tir, des guignols, des balançoires, des loteries, des jeux de massacre, des jeux d’adresse. Ma mère, à la même époque, allait à la fête du Prédurupt, sur l’invitation de la famille Bois, des amis de mes grands-parents. Avant 1914, plusieurs sections de Fougerolles organisaient leur propre fête patronale.

Entre l’avant-guerre et l’après-guerre, il existait pourtant une différence notable concernant les manèges de chevaux de bois : en quelques décennies, ces derniers étaient passés de la traction animale à la traction mécanique. Mon père se rappelait le temps où il fallait pousser les manèges à la main. Les gamins poussaient deux tours pour avoir droit à un tour gratuit. Les forains utilisaient aussi des chevaux, ensuite remplacés par des moteurs. Là comme ailleurs, le progrès technique était en marche.

La fête de Fougerolles était donc pour nous un événement marquant, fixé début août, à la Saint-Étienne d’été, c’est-à-dire tout au début des vacances scolaires. Ce grand événement était préparé assez longtemps à l’avance, car la tradition voulait que l’on invitât le dimanche à midi les parents et les amis. Pour l’occasion, le menu était particulièrement copieux, avec deux ou trois plats de viande : pot-au-feu, volaille ou lapin en sauce. Les desserts ne manquaient pas non plus, surtout les tartes aux prunes, cuites dans le four de la vieille cuisinière de ma grand-mère. À la fin du repas, qui se prolongeait à cause des discussions entre grandes personnes, mes tantes sortaient invariablement du vieux buffet de salle à manger les tasses à café en porcelaine blanche cerclée d’or. Par un miracle assez étonnant, ce service dont ma mère a hérité est presque complet. Il est vrai qu’il ne servait pas souvent. Quand arrivait l’heure des liqueurs, quand sortaient du susdit buffet les respectables flacons de kirsch, les enfants avaient disparu.

Attirés par les flonflons de la fête, ils étaient sur le champ de foire ou dans la rue du Pont, où les forains s’étaient installés depuis la veille ou l’avant-veille. Les manèges, chevaux de bois, cricris, balançoires, plus tard autos tamponnantes, ainsi que le bal étaient au large sur le champ de foire. Les divers stands, loteries, tirs, marchands de confiserie, camelots et bonimenteurs s’alignaient pour la plupart le long des rues. Beaucoup étaient des habitués que nous connaissions bien, car ils habitaient dans la région et faisaient le tour des fêtes et des foires du voisinage. J’ai oublié leur nom, sauf celui de Victoria, une vieille Espagnole qui devait vendre des bonbons.

Le problème pour nous, les enfants, était d’obtenir des adultes quelques sous pour monter sur les manèges et acheter quelques friandises. À l’époque, les gens étaient économes et ne roulaient pas sur l’or. Les mères, les tantes finissaient bien par dispenser quelques subsides, mais sans plus. Il fallait alors s’adresser, en désespoir de cause, aux pères, aux oncles, le cas échéant aux grands-pères, qui péroraient à la terrasse des cafés et qui étaient souvent mieux disposés que les mères de famille.

Les jours de fête, en effet, la bière coulait à flots au Café du Pont et à celui du Champ de foire, sans parler des autres bistrots du pays. Animés par les bières des brasseries vosgiennes, du Val d’Ajol, de Xertigny et de Charmes, les buveurs discutaient à perte de vue des sujets les plus divers, jusqu’au moment où certaines palabres dégénéraient en disputes. Mais le cas n’était pas fréquent et la bonne humeur régnait sur la fête. Le bal forain, qui était ouvert jusqu’à une heure avancée de la nuit, contribuait aussi à l’ambiance générale.

Le lundi avait lieu la foire du Charton, foire aux bestiaux et aux petits cochons, tandis que les festivités continuaient au quartier du Pont, du moins pour ceux qui avaient congé ce jour-là. Et, le dimanche suivant, c’était le revirot, le retour de la fête, coutume qui n’était pas particulière à Fougerolles. Certes, ce n’était plus le grand branle-bas du dimanche précédent, mais il restait des manèges et des stands, et bien entendu les cafés, sans compter les jeux de quilles qui représentaient l’un des principaux divertissements dominicaux avant le triomphe de la pétanque.

Je dois ajouter que l’année 1933 fut marquée par un événement unique : la fête de l’électricité. Elle couronnait les efforts faits par les pouvoirs publics pour l’électrification des sections de Fougerolles. La ville de Fougerolles avait décidé d’organiser au mois de septembre de cette année-là un grand banquet républicain, qui eut lieu sur le champ de foire. Jamais le centre du pays n’avait été si richement décoré. Toutes sortes de hautes personnalités régionales, voire nationales, étaient conviées aux agapes. Parmi elles Jules Jeanneney, Président du Sénat et originaire de la Haute-Saône, ainsi que Mathis, député-maire d’Éhuns, un village proche de Luxeuil. Pour l’anecdote, je préciserai que les humoristes l’appelaient Attila parce qu’il était le premier d’Éhuns. Il gardait un vif souvenir de mon grand-père François, radical-socialiste comme lui et comme Peureux, l’ancien député-maire de Fougerolles.

Un dernier détail pittoresque : j’allais parfois, avec d’autres gamins, fouiller les tas de sciure, de papiers ou de cartons qui jonchaient le champ de foire au lendemain des fêtes. Nous y trouvions souvent des pièces de monnaie échappées des poches ou des bourses. Ce n’était pas la fortune, mais cela permettait de s’acheter quelques bonbons.

Hormis les foires et les fêtes patronales, Fougerolles avait bien entendu des coutumes et des traditions, religieuses ou populaires, qui s’échelonnaient tout le long de l’année. J’en ai encore connu quelques-unes qui avaient survécu aux bouleversements de la Première Guerre mondiale. D’autres m’ont été racontées par la famille, ma mère et mes tantes étant toujours disposées à parler du bon vieux temps.

Commençons par la fin, c’est-à-dire par Noël. C’était une fête essentiellement religieuse, qui n’avait rien à voir avec les débordements culinaires ou autres de notre société de gaspillage. Le sapin de Noël, venu d’Alsace et d’Allemagne après 1871, n’était encore que très peu répandu. Je ne me souviens pas d’en avoir vu un à Fougerolles ou chez mes parents. Les deux temps forts de Noël étaient la messe de minuit et le rsénon, le réveillon. Ma mère et ses sœurs, souvent accompagnées de Constant Dormoy et de quelques autres amis, allaient éventuellement faire un tour à l’église pour participer à la liesse générale. L’église, bien chauffée pour la circonstance, était pleine à craquer de paroissiens venus de toutes les sections. Je me souviens d’un texte en patois rédigé dans sa jeunesse par l’Oncle Henri et qui commençait ainsi :

« So Noué, so Noué, dévalè, gens dé Crulér, dé Bianzéy »

(C’est Noël, c’est Noël, descendez, gens de Croslières, de Blanzey).

La messe finie, tous ces fidèles remontaient dans leurs fermes par les sentiers enneigés et se restauraient frugalement d’un morceau de lard ou d’une saucisse, ou bien encore d’un gandeuillot, grosse andouille de tripes qui est une spécialité du Val d’Ajol et de Fougerolles. Les enfants n’oubliaient pas de mettre leurs sabots dans la cheminée. Ils y trouveraient le lendemain une modeste friandise, dans le meilleur des cas une orange.

Je ne manquais pas non plus de mettre mes souliers au coin du feu, le 24 décembre au soir, avec la certitude que le Père Noël ou le Petit Jésus descendrait par la cheminée pour m’apporter un jouet. Et, chose merveilleuse, à mon réveil le rêve était devenu réalité. Contrairement à beaucoup d’autres petits enfants, le Père Noël ne m’oubliait pas. Il me faisait cadeau d’une automobile, d’une locomotive, d’une machine à vapeur en miniature, d’un jeu de société. Parfois, le miracle avait lieu à Fougerolles, parfois aussi à Arpenans, où j’habitais depuis l’âge de quatre ans. Dans ce cas, j’emportais mon cadeau entre Noël et le Nouvel An dans la famille fougerollaise, où nous allions toujours passer quelques jours.

Car il fallait être à pied d’œuvre pour le 1er janvier, étant donné que le Jour de l’An était immanquablement réservé à la tournée des vœux, qui s’adressaient au premier chef à mes grands-parents Nurdin. Nous nous rendions donc de Fougerolles à La Vaivre, où ma grand-mère préparait le déjeuner sur son fourneau à quatre marmites. Sachant que le ravitaillement n’était pas brillant au village, mon père apportait souvent de quoi compléter le menu, de préférence quelque nourriture dont ma grand-mère était friande. À moins que l’ordinaire n’ait été amélioré par un gibier quelconque provenant du braconnage local.

À la fin du repas, pris au poêle et non à la cuisine, mon grand-père débouchait une bouteille de champagne Moët et Chandon, privilège assez rare à l’époque, et réservé à la bourgeoisie aisée. Cette anomalie avait une explication : le cousin germain de mon grand-père, Étienne Rapenne, qui était chef de gare à Lure, avait été en poste à Épernay et lui procurait des bouteilles de cette marque prestigieuse. Pendant toute mon enfance, je n’ai jamais vu de champagne ailleurs que chez mon grand-père, généralement le Jour de l’An. Ce breuvage pétillant accompagnait l’inévitable tarte aux prunes, confectionnée avec les fruits laborieusement récoltés, embouteillés puis stérilisés qui s’empilaient à la cave. En l’absence de bocaux, la préparation des conserves à l’aide de bouteilles à vin était un travail long et fastidieux, que mes parents ont pratiqué eux aussi durant des années.

À l’heure du café, ma grand-mère sortait du buffet les petits verres à liqueur, afin que les hommes puissent apprécier le kirsch distillé à l’automne par mon grand-père, ou éventuellement un autre alcool fabriqué clandestinement avec son alambic miniature. Elle sortait en même temps un billet qu’elle me donnait en étrenne, avec la recommandation de le mettre sur mon carnet de caisse d’épargne.

Mais la journée n’était pas finie, car il s’agissait de souhaiter la bonne année à quantité de parents et d’amis, en particulier à mon grand-oncle Pol Nurdin et à son épouse Marie. Dans toutes les maisons, il était de tradition de boire la goutte, cependant que les enfants allaient d’une porte à l’autre en récitant leur litanie :  « Bonne année, bonne santé, la goutte au nez etc. », moyennant quoi ils recevaient quelque menu présent.

Revenus à Fougerolles sans encombre – la gendarmerie était bienveillante en ce temps-là – nous avions encore à donner et à recevoir des étrennes. Ma mère n’oubliait pas ses sœurs et ses nièces. Mes tantes Gabrielle et Marie-Louise (qui était aussi ma marraine) pensaient toujours à moi. Baguy m’offrait la plupart du temps un livre, souvent un roman de Jules Verne ; Nénène, qui était très habile de ses mains, un objet artistiquement travaillé.

La surprise principale venait en l’occurrence de l’oncle Henri, qui chaque année apportait ou envoyait des cadeaux sortant des magasins de Nancy, où le choix était évidemment plus grand que dans les boutiques de Fougerolles ou même de Luxeuil. Pour ma part, étant donné que mon oncle me considérait comme un amateur de livres d’aventure, j’étais gratifié chaque année de beaux ouvrages illustrés relatant des expéditions dans des pays lointains, Perse, Inde, Tibet ou Chine. Je conserve pieusement ces ouvrages en souvenir des heures que j’ai passées à les lire et à voyager en imagination, dans la France profonde où nous vivions.

Peu de temps après venaient, en février, la Chandeleur et Carnaval. Selon la coutume, ma grand-mère et mes tantes s’affairaient à préparer les traditionnelles crêpes et des gaufres, puis des beignets appelés ailleurs merveilles ou bugnes, et que nous nommions beignets de Carnaval ou beignets tordus. Je pris tellement goût à ces délicieuses pâtisseries que j’en fis presque mon ordinaire et que mon état de santé finit par en pâtir. En tout cas, j’ai gardé de cette époque un faible pour les gaufres et les crêpes, avec le souvenir des nourritures exquises que j’appelais des beignets tordus et des pas tordus. Après la mort de ma grand-mère, la tante Madeleine continua la tradition, avec le fer à gaufres en fonte et tous les ingrédients locaux : œufs de nos poules, farine de chez Dormoy, lait de chez Just, sucre de chez Ernestine.

Le jour du Mardi Gras, les enfants se déguisaient, mettaient des masques ou s’enduisaient le visage avec du charbon de bois. Puis ils parcouraient les rues comme au Nouvel An, allant de maison en maison pour récolter quelques friandises ou des pièces de monnaie. Je me souviens d’un soir de Carnaval à Arpenans, alors que j’avais cinq ou six ans. Mes grands-parents étaient avec nous, à table, lorsqu’une équipe de carnavals pénétra dans la maison d’école. Terrorisé, je me cachai sous la table jusqu’après leur départ. L’aspect positif du Mardi Gras était évidemment la confection des beignets.

Pendant la même période de l’année, plus précisément le samedi après Carnaval, les conscrits organisaient une fête typique de Fougerolles : le dônage. Elle avait lieu non seulement au centre du bourg, mais aussi dans chaque section, et même dans certains hameaux du Val d’Ajol. Les conscrits préparaient un grand bûcher au centre du hameau, où se rassemblaient les habitants rameutés par les cris, les chants et le bruit des tambours et des clairons. Quatre gaillards grimpaient alors sur des arbres du voisinage et commençaient à dôner, c’est-à-dire attribuer une fille à chaque garçon, en allant des plus jeunes vers les plus vieux, y compris les célibataires des deux sexes, les veufs et les veuves. Ce qui, bien entendu, pouvait aboutir à des situations cocasses, mais seuls les plus grincheux refusaient de jouer le jeu. Il fallait bondir par-dessus les flammes du brasier, après quoi on dansait au café ou dans une grange. Le lendemain dimanche, le dôneur devait rendre visite à sa dôneuse, qui était tenue de le recevoir dignement et de lui offrir des beignets, ou des noisettes si elle n’avait rien d’autre. Proposer sept noisettes au jeune homme passait pour une forme de déclaration d’amour.

L’un des moments les plus agréables de l’année était la période pascale, non seulement parce que les conditions climatiques s’amélioraient, mais aussi parce que Pâques était l’occasion pour les enfants de recevoir un nouveau cadeau : les œufs traditionnels. Cette coutume, vraisemblablement venue d’Europe centrale, consistait à cacher des œufs teintés de diverses couleurs dans le jardin, où les enfants de la famille allaient les découvrir. Cela se passait le dimanche matin, après le retour des cloches, celles-ci étant supposées les rapporter de Rome. En Allemagne, par contre, c’était le lièvre de Pâques (Osterhase) qui était censé les apporter. Quoi qu’il en soit, la découverte de ces œufs dans le jardin de ma grand-mère rehaussait encore pour moi le caractère merveilleux de cet endroit, qui reste dans ma mémoire comme une sorte de Jardin d’Eden.

Autre charmante coutume, qui, celle-là, n’était pas propre à la région : la tradition des mais (mézô), qui consistait à fleurir les maisons des jeunes filles à marier, voire à planter un arbre devant la porte si la personne en question était un parti particulièrement intéressant. Le 1er mai au matin, les maisons concernées se voyaient décorées de branches de chêne, de sapin, de hêtre, de bouleau, ou le cas échéant de houx et d’épine. Il s’agissait d’un code qui permettait d’exprimer les sentiments les plus variés à l’égard des jeunes filles.

Cette coutume a disparu comme la plupart des autres, par exemple celle de la bénédiction des fontaines et celle des Rogations, avant l’Ascension.

Avant 1914, le curé parcourait la commune à pied pour bénir les fontaines les unes après les autres, ainsi que les fermes, les écuries et les ruchers. Les animaux domestiques, y compris les abeilles, jouaient en effet un rôle capital dans la vie rurale. À La Vaivre, mon arrière-grand-mère déposait à cette occasion sur l’auge de la fontaine une assiette de friandises et de noisettes à l’intention des enfants.

Pour les Rogations, plusieurs processions se déroulaient à Fougerolles trois jours durant, à partir de l’église et vers diverses croix de la commune. Chaque croix, bien décorée et fleurie, était bénie pour demander la protection divine concernant les foins, les moissons et les fruits.

Encore quelques mots sur les processions de la Fête-Dieu, les plus impressionnantes de toutes. L’office était célébré en plein air devant un imposant reposoir, et chaque quartier en dressait un à tour de rôle. L’édification de ces monumentaux autels de verdure et de fleurs demandait plusieurs jours. Le long cortège, partant de l’église, parcourait les rues et s’arrêtait de place en place. Le curé, sous un vaste dais, était précédé des enfants portant des oriflammes et suivi des porteurs de bannières et des représentants des confréries. Les maisons et les rues étaient ornées de charmilles et pavoisées. Au Pont, le reposoir était dressé sur le champ de foire, et, comme partout, il était disposé de manière à représenter une scène inspirée des Saintes Écritures. De jeunes enfants y figuraient, costumés en anges. Je devais avoir un an ou deux quand de pieuses dames du voisinage demandèrent à ma grand-mère la permission de me mettre sur le reposoir. Je ne sais pour quelle raison elle refusa. Toujours est-il que je manquai alors la chance de ma vie. Jamais plus je n’eus l’occasion de devenir un ange !

Toutes les festivités que je viens de décrire n’allaient évidemment pas sans chants et sans musiques, si modestes soient-ils. Le seul instrument folklorique du coin fut longtemps, avant la vogue de l’accordéon vers la fin du 19ème siècle, l’épinette des Vosges. Il s’agit d’une variété de cithare (l’instrument dont jouait Apollon dans la mythologie antique !) apparentée à la Zither des Alpes d’Autriche et peut-être introduite dans les Vosges par les Suédois pendant la Guerre de Trente ans. L’épinette n’était répandue que de Gérardmer à Fougerolles et sortait des ateliers de quelques ébénistes habiles. Elle eut son heure de gloire grâce à Dorothée Vançon, qui tenait une auberge à la Feuillée, entre Plombières et le Val d’Ajol, et qui y recevait des hôtes illustres comme Napoléon III et Berlioz. Il existe encore aujourd’hui des facteurs d’épinettes et des groupes folkloriques qui perpétuent la tradition.

Parallèlement à la pratique de cet instrument du terroir se développèrent au centre de la commune des associations musicales dont la première remonterait au moins à l’époque révolutionnaire. Vers 1900, sans doute à la suite du divorce entre l’État et l’Église, deux sociétés rivales existaient à Fougerolles, la catholique et la laïque, dont le chef était Auguste Daval, directeur des écoles du Centre où ma mère enseigna au début de la guerre.

Dans les années 1920, l’Union musicale était dirigée par Edmond Barret qui remplaça aussi Auguste Daval à la tête de l’école du Centre. L’autre société de musique était la clique du patronage, La Jeanne d’Arc, qui avait aussi une équipe gymnique. Les deux sociétés fusionnèrent en 1955 et formèrent la Musique municipale. Mais dans mon enfance elles défilaient toutes les deux lors des fêtes civiles, en particulier les 13 et 14 juillet.

À deux ou trois ans, je participais à la retraite aux flambeaux et aux défilés du 14 juillet, assis sur les épaules de mon oncle et muni d’un lampion que j’appelais un juillet. Je ne manquais pas non plus d’assister aux concerts donnés à ces occasions, ainsi qu’aux feux d’artifice tirés sur le champ de foire. D’autant plus que l’artificier n’était autre que mon oncle Maurice, ancien soldat du génie. Il stockait les fusées à la scierie, dans l’ancien garage d’Eugène Leyval.

Pour clore ce chapitre sur les festivités et les réjouissances fougerollaises, il convient de ne pas passer sous silence les divers jeux qui étaient à la disposition des enfants à une époque où les médias étaient quasi inexistants.

Quand le temps n’était pas au beau, nous avions la ressource de la lecture et des jeux de société. La vieille bibliothèque familiale fournissait toujours des collections d’images d’Épinal, de livres de prix datant de la fin du 19ème siècle, d’ouvrages de littérature et de philosophie ayant appartenu à l’oncle Henri. Avec tout cela, on pouvait toujours tuer le temps pendant les heures de pluie. Mes petites cousines avaient la ressource de jouer entre elles avec leurs poupées ou leurs cadeaux de Noël.

Par beau temps, la nature nous offrait mille possibilités, dont la baignade aux pelles, c’est-à-dire aux vannes de dérivation du canal. Il y avait là un bassin de dimensions modestes, mais assez calme et profond pour que nous puissions y nager. En été, c’était le lieu de rassemblement des jeunes nageurs du pays, ce qui, du reste, entraînait souvent des conflits avec mon oncle. Ces jeunes étaient obligés de traverser la propriété et mon oncle les soupçonnait fort de marauder au passage prunes, pommes ou noix.

La pêche à la ligne était aussi un agréable passe-temps, ainsi que les promenades en barque sur le canal. Je m’amusais également à fabriquer de petits bateaux à voile ou à moteur, de même que des arcs et des flèches que je tirais dans les prés, derrière le jardin. Il m’est même arrivé un jour de fabriquer une arbalète avec une vieille crosse de fusil, mais je n’ai jamais pu résoudre le problème des carreaux d’arbalète, mes connaissances en techniques inertielles et en balistique étant trop limitées.

J’avais souvent des compagnons de jeu, des amis ou des gamins du quartier, sans compter mes deux cousines Jeannine et Edmée

et parfois nos cousins de Nancy Hedwige, Jacques et Marcel, venus quelques jours dans la famille avec l’oncle Henri. Cela mettait de l’ambiance dans la maison, surtout quand nous avions la bonne idée de jouer des farces bien innocentes à nos braves tantes Gabrielle et Alice.

Il manquerait quelque chose à ce tableau des distractions fougerollaises si je ne mentionnais pas l’une des principales : le vélo. C’est à Fougerolles que j’ai appris à monter sur ma première bicyclette, vers l’âge de huit ans, en me cramponnant aux barreaux du balcon. Ma première sortie hors du balcon se termina par une chute dans l’entrée de la fosse à sciure de la vieille scie, ce qui était un moindre mal, car j’aurais pu choir un peu plus loin dans le canal.

Mais il y avait, remisé dans un coin du garage, un engin encore plus intéressant que le vélo : une sorte d’ancêtre de la mobylette qui appartenait à ma tante Marie-Louise depuis le temps où elle enseignait dans des villages isolés. L’oncle Maurice, qui avait souvent des termes et des expressions imagés, appelait ce cyclomoteur une tricette, du verbe tricer qui signifiait « gicler », « jaillir », ce qui ne correspondait nullement à la réalité. L’engin resta longtemps inutilisé, ma tante l’ayant sans doute trouvé peu pratique. Nous le sortions néanmoins parfois de sa cachette, puisque je possède deux photos sur lesquelles je figure assis sur la selle et les mains sur le guidon, l’une vers l’âge de dix ans, l’autre vers douze ou treize ans.

Lorsque j’atteignis une quinzaine d’années, il me fut permis d’essayer enfin la tricette. J’allais acheter un litre d’essence à l’épicerie du coin, car en ce temps-là il n’y avait pas de stations-service. Ce carburant me permettait de faire un certain nombre de fois le tour du champ de foire, ce qui était follement amusant.

Vers l’âge de seize ans, je tentai même la grande aventure, à savoir rendre visite à mes grands-parents en pétaradant fièrement à travers la campagne. Le trajet se déroulait en deux étapes, de deux ou trois kilomètres chacune. La première me menait jusqu’au Prédurupt, à peu près au niveau de la chapelle. Arrivée là, la tricette émettait une forte explosion et s’arrêtait net. Il fallait attendre que le moteur refroidisse avant de pouvoir poursuivre le voyage jusqu’à La Vaivre, où je faisais sensation sur mon engin, dont la vitesse était inversement proportionnelle au bruit.

Il n’empêche que ce cyclomoteur d’un autre âge m’a donné bien de la joie, de même qu’à mon correspondant allemand Helmut lorsqu’il est venu avec moi à Fougerolles en 1938. Ce pauvre garçon ignorait que cinq ans plus tard il serait tué aux commandes de son avion quelque part du côté de La Rochelle.

Quant à moi, c’est en 1938 que j’appris à conduire la voiture de mon père, toujours sur le champ de foire de Fougerolles.

N’avais-je pas raison de le comparer à l’hippodrome de Byzance, en soulignant toutefois le fait que les chevaux pouvaient être aussi en pareil cas des chevaux-vapeur ?