Chapitre 4

 

La famille du Cosaque

 

 

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, dit le proverbe. Si cela est avéré, mes ancêtres connurent très certainement le bonheur, car ils ne laissèrent guère de traces de leur passage dans ce monde. Tous vivaient dans ces villages perdus dont la chronique ne parle pas, comme l’écrit le grand romancier de la Prusse orientale, Ernst Wiechert.

Il y eut pourtant une exception, celle du Cosaque, qui était le père de mon trisaïeul, en d’autres termes l’arrière-grand-père de mon grand-père. Il s’appelait Jean Nicolas Nurdin et  était originaire de Beaumont, la dernière section de Fougerolles à droite de la route de Plombières, sur le petit col qui sépare la vallée de la Combeauté de celle de l’Augronne. De là-haut, on découvre un assez vaste panorama, d’où l’appellation de Beaumont. Cet ancêtre, né en 1772, est mort à l’âge de 73 ans. Ses parents, Jean Claude Nurdin et Anne Catherine Rapenne, étaient nés au milieu du 18ème siècle, à l’époque où le greffier du bailliage de Fougerolles, qui tenait les registres de l’état civil, s’appelait Jean Joseph Nurdin.

Jean Nicolas aurait pu exercer toute sa vie sa modeste profession dans son hameau de Beaumont – les actes d’état civil rapportent qu’il était manouvrier, journalier ou carrier – si la grande histoire n’était venue perturber le cours de son existence. Il fut en effet enrôlé dans les armées napoléoniennes, vraisemblablement en 1812 pour la campagne de Russie. Nul ne sait s’il est parti volontairement, alors qu’il était âgé d’une quarantaine d’années et devait avoir un fils, Jacques, né vers 1807. On ignore tout des événements qui suivirent, et qui posent bien des questions sans réponses : a-t-il fait la campagne et la retraite de Russie ? A-t-il, comme beaucoup d’autres, déserté en route, ou bien a-t-il participé à la campagne d’Allemagne en 1813 ? Une seule chose est sûre : son second fils, mon trisaïeul François Nurdin, est né en Allemagne du Nord au printemps de 1814, après quoi Jean Nicolas est revenu à Fougerolles avec l’enfant et son épouse allemande Sophie Caroline. Ce retour a dû avoir lieu avant 1818, puisqu’une fille prénommée  Marie Victoire est née cette année-là à Beaumont, et qu’un autre fils, Joseph Hyacinthe, naquit en 1821.

Cela dit, l’incertitude est totale concernant le nom de famille de Sophie Caroline, nommée parfois aussi Josepha, ainsi que le nom de son lieu de naissance. Il en est de même pour celui de son fils François, les scribes de Fougerolles ayant affreusement estropié ces vocables étrangers. C’est pour cette raison que mes recherches généalogiques dans la région de Hanovre n’ont pu aboutir.

Comme cela arrive toujours en pareil cas, l’imagination populaire et l’affabulation familiale se sont emparées de l’histoire de Jean Nicolas Nurdin. Rentré en France après l’épopée napoléonienne, à l’époque de l’occupation prussienne, autrichienne et russe, il fut assimilé à ces cavaliers venus de l’Est que l’on désignait alors du terme vague et inquiétant de cosaques, avant de leur donner plus tard l’appellation de uhlans, ces deux termes ayant la même origine tartare ou turque. Quant aux descendants de Jean Nicolas, ils firent de son histoire un authentique roman qui, tout compte fait, n’est peut-être pas très éloigné de la réalité. S’il semble en effet peu vraisemblable qu’il soit revenu en France sous l’uniforme des Cosaques, il n’est pas impossible qu’il ait été blessé lors de la campagne d’Allemagne, puis soigné par des paysans dont il aurait épousé la fille. Il est probable aussi qu’il ait été, lors de son retour, renié par ses frères qui auraient refusé de partager avec lui l’héritage familial, si bien que la municipalité de Fougerolles lui aurait attribué un terrain dans la côte de Lancerans, encore appelée Côte du Cosaque.

Il y a tout lieu de croire que Sophie Caroline, qui était de confession luthérienne, a bien été baptisée avec son fils François à l’église de Fougerolles, sa marraine étant la baronne Dumont, propriétaire de l’usine du Château.

Par contre, mon grand-père était dans l’erreur lorsqu’il nous racontait que son bisaïeul était entré dans une isba pendant la retraite de Russie, affirmation qui s’explique peut-être par le fait qu’à une certaine époque les Français préféraient ne pas avoir d’ancêtres allemands… Car mon grand-père, qui fut pendant des années maire de son village, avait accès à l’état civil et aurait pu facilement découvrir ce que j’ai moi-même découvert dans les années 1940, à savoir que Sophie Caroline était hanovrienne et que François Nurdin était né dans le Royaume de Hanovre.

Sophie Caroline, qui avait seize ans de moins que son mari, est morte en 1868, à l’âge de 80 ans. Mon grand-père, son arrière-petit-fils, avait alors quatre ans. Il ne nous a jamais parlé d’elle, pas plus que de son fils François, mort en 1887 à La Vaivre, alors que mon grand-père avait 23 ans. Sans doute n’était-il pas très fier d’avoir une arrière-grand-mère allemande et un grand-père né en Allemagne, et de surcroît pauvre comme Job.

Car François Nurdin était, comme son père le Cosaque, un prolétaire campagnard, journalier et carrier, qui n’avait pour vivre que son travail. Il descendit vers 1840 des hauteurs de Beaumont pour travailler à La Vaivre, s’y maria en 1842 avec Marie Geneviève Cholley, âgée de 41 ans. Née le 13 Ventôse An X (4 mars 1802) elle avait donc douze ans de plus que son mari. Il n’était pas rare à l’époque qu’un jeune homme sans avoir épousât une héritière d’un certain âge, dont les parents sentaient leurs forces décliner.

Le couple n’eut qu’un enfant, mon arrière-grand-père Isidore, qui naquit le 15 février 1844 et mourut en 1920. C’était, disait mon père, « le meilleur homme du monde ». Il reste de lui une photographie, sur laquelle il figure avec son épouse Marie Geneviève Dévoille, née en 1840 et décédée en juin 1922.

Il porte un gilet à carreaux et un mouchoir autour du cou, sa femme une coiffe nouée sous le menton. Il est chauve, sans barbe ni moustache. On reconnaît dans sa physionomie certains traits caractéristiques de sa descendance. Je conserve également la photo du père de Marie Geneviève, Pierre Dévoille (1802-1877), qui semble directement sorti d’un western avec ses favoris, son costume et sa cravate d’époque.

Mes arrière-grands-parents habitaient au centre du village de La Vaivre, là où demeure encore ma cousine Thérèse Masson. Les meubles de famille sont toujours là, en particulier la maie dans laquelle on pétrissait le pain.

Zidore et sa femme eurent quatre fils : Henri Alexandre, mon grand-père, né en 1864, à savoir vingt ans après son père, Victor Joseph Isidore, mort en bas âge en 1871, Joseph (né en 1867) et Pol (né en 1877).

Je n’ai pas connu Joseph, le parrain de mon père. Employé dans une distillerie d’Aillevillers, il fut victime d’un terrible accident du travail – il fut brûlé par un bac d’alcool en feu – et dut gagner sa vie comme démarcheur de la distillerie Grandjean. Il emmenait parfois mon père, son filleul, visiter les clients, à Bains-les-Bains ou ailleurs. Marié à Corbenay il y construisit malgré son handicap une maison qui revint plus tard à sa fille Marie David, institutrice à Epinal, puis à sa petite-fille Michèle, également enseignante à Épinal. Son autre fille, Henriette, était aussi institutrice. Je n’ai aucun souvenir d’elle, car elle mourut jeune en laissant quatre enfants, dont le dernier est encore en vie. Le sort s’est acharné sur les familles David et Mercier.

Quant au plus jeune frère de mon grand-père, l’oncle Pol dont j’ai déjà parlé au sujet de la guerre de 1914-1918, je l’ai très bien connu parce qu’il habitait la maison familiale de La Vaivre et qu’il était très proche de mon grand-père et de mon père. C’était, comme Isidore, le meilleur homme du monde. Comme ses devanciers, il était cultivateur. Je vois encore sa femme, Marie, faire le beurre à la baratte. Sa fille unique, Germaine, était une personne énergique, ouverte et intelligente qui connaissait bien l’histoire familiale et était, comme l’oncle Pol, très attachée à mon grand-père et à ma grand-mère.

Mon grand-père Henri, bien doué intellectuellement, eut la chance d’avoir à La Vaivre un remarquable instituteur du nom de Mathieu. Il passa ainsi son certificat d’études primaires en avril 1879, sur le programme suivant : Instruction morale et religieuse, lecture, écriture, éléments de la langue française, calcul, système légal des poids et mesures, éléments d’histoire et de géographie de la France, agriculture. Ce programme était sans ambition, mais pourrait avoir quelque pertinence aujourd’hui.

Au lieu de s’en tenir là, le jeune Henri Nurdin poursuivit ses études, toujours grâce à son instituteur Mathieu, qui s’attacha à lui faire préparer le brevet élémentaire, ce qui n’allait pas sans difficultés. Le fils aîné d’Isidore devait en effet aider ses parents aux travaux agricoles, et il devait se partager entre la ferme et l’école.

Mais les paysans étaient habitués au travail et à l’effort, et les lois scolaires de Jules Ferry comblaient les vœux des partisans de la république comme mon arrière-grand-père Isidore. Toute une génération d’instituteurs et d’institutrices, à La Vaivre comme à Aillevillers, à Saint-Loup, à Corbenay ou à Fougerolles, veillait à appliquer sur le terrain, et de manière absolument désintéressée, les lois de Jules Ferry, qui en outre était de la région puisqu’il était vosgien. Il est difficile de comprendre aujourd’hui l’enthousiasme des enseignants et des élèves de cette époque de fondation de la Troisième République, convaincus qu’ils étaient de participer à un grand mouvement d’éducation des masses, dans lequel la France moderne devait assumer le premier rôle.

Mon grand-père passa donc son brevet élémentaire, ou « Brevet de capacité pour l’Enseignement primaire » le 23 mars 1882, soit cinq jours avant la promulgation de la loi sur la laïcité et l’obligation scolaire. Il reçut son diplôme, délivré par le rectorat de Besançon fin avril et fut nommé en juin instituteur dans le Morvan. C’était à la fois une promotion et une aventure, qu’il racontait parfois à la fin des repas de famille.

Cette expédition vers une contrée lointaine représentait pour un jeune homme qui n’avait jamais quitté son village, sauf pour passer le brevet à Vesoul, un grand bond dans l’inconnu. Bref, après un voyage assez compliqué en train, il descendit à la gare la plus proche du village de Saint-Prix, en Saône-et-Loire, et dut encore parcourir avec son baluchon un certain nombre de kilomètres à pied. C’est alors que, fatigué, il s’assit sur un tas de cailloux et se mit à pleurer. Alors passa une carriole dont le conducteur lui demanda si ce n’était pas lui  l’instruisou qu’on attendait au village. C’est ainsi que le nouvel adjoint fit son entrée à Saint-Prix (du latin Priscus) sur une charrette de paysan.

Il ignorait certainement que ce pays perdu, où les indigènes ne parlaient guère que le patois morvandiau, avait un passé historique prestigieux. Au sommet de la montagne voisine, le Mont Beuvray, se trouvait jadis Bibracte, la capitale du puissant peuple des Éduens, et c’était là-haut que Jules César avait écrit ses Commentaires sur la guerre des Gaules après la bataille d’Alésia. Depuis peu, la cité de Bibracte a resurgi grâce aux archéologues, mais le village de Saint-Prix n’est plus que l’ombre de lui-même. L’école, comme beaucoup d’autres, a disparu, et les cafés aussi.

Tel n’était pas le cas en 1882. À peine âgé de 18 ans, mon grand-père se retrouva, le 21 juin, devant une classe de cent élèves, auxquels il fallait apprendre le français et les valeurs de la République. La tâche n’a pas dû être aisée, d’autant plus que n’étant pas normalien il n’avait aucune formation pédagogique. Il entra ainsi, par la petite porte, dans la cohorte des « hussards noirs de la République », formule célèbre de Péguy pour désigner les jeunes représentants du ministère de l’ Instruction Publique chargés d’évangéliser les populations.

Le jeune maître resta près de deux ans en exil à Saint-Prix, avant de revenir à l’école de Saint-Loup-sur-Semouse en 1884. À cette époque, le directeur et ses adjoints décidèrent de ne plus aller chanter à la messe, le curé ayant prêché en chaire contre l’école laïque. En 1886, il fut expédié dans le minuscule village de Vaudey, quelque part entre Vesoul et Gray. Il devait y rester jusqu’en 1892.

Le 1er octobre 1888, il épousa à La Vaivre Marie Constance Marthe Grandhaye, née le 18 février 1869 dans ce même village.

Le père de ma grand-mère, François Rodolphe Grandhaye, avait plus de 41 ans à la naissance de sa fille, et sa mère, Marie Virginie Azière, en avait 38. En fait, le mariage de mes arrière-grands-parents fut une sorte de mariage de raison, étant donné que les familles Grandhaye et Azière habitaient dans la même ferme, la maison dont ma grand-mère hérita et où mes grands-parents prirent leur retraite au moment de ma naissance. Rodolphe (dit Doudoule) racontait, paraît-il, qu’elle avait été construite sous la Révolution par trois frères Grandhaye avec des pierres des carrières de grès de La Vaivre et des poutres équarries à la hache à partir de chênes du Creux des cloches. La maison fut ensuite partagée en deux, les Grandhaye habitant au fond, les Azière vers l’entrée. Les deux familles partageaient tout, récoltes, cochons, œufs, jusqu’au moment où ils marièrent leurs enfants, en 1868.

Je ne possède pas de photos de ces familles, hormis un cliché très ancien qui pourrait représenter ma grand-mère entourée de ses parents et de ses grands-parents. On y voit une toute petite fille aux cheveux ondulés, un couple de vieilles personnes assises et un autre couple plus jeune, debout derrière elles. Tous ces personnages semblent vivants, comme les acteurs d’un film de reconstitution historique.

Dans sa jeunesse, ma grand-mère Marie était une assez jolie personne, et elle garda longtemps sa belle chevelure, contrairement à son mari qui fut chauve de bonne heure. Elle était petite et mince et mon grand-père était de taille moyenne, plutôt trapu, avec une moustache et des yeux d’un bleu très clair.

Aussi loin que j’aie pu remonter dans le temps, c’est-à-dire avant la Révolution française, mes ancêtres du côté des Grandhaye étaient tous enracinés dans le terroir de La Vaivre comme « laboureurs ». Ils portaient tous des noms typiques du coin, tels que Romary, Cholley ou Bresson. Ma grand-mère avait au village un certain nombre de cousins, dont un chanoine qui était curé de Saulx-de-Vesoul et dont le tombeau est au centre du cimetière d’Aillevillers. Mais d’autres n’avaient pas une position aussi honorable que ce chanoine Grandhaye. Ne possédant pas de terres, ils faisaient partie de ce prolétariat rural qui vivait de petits travaux, habitant dans des chaumières au sol de terre battue (les choupés), vendant des champignons et revendant des fruits, ramassant du bois mort, travaillant à la journée chez les paysans, mangeant chez l’un ou chez l’autre et buvant sec les alcools distillés sur place. Les hommes faisaient de la vannerie, les femmes de la broderie. C’était le cas de parentes de ma grand-mère qu’on appelait toujours les filles Méteil et dont je n’ai jamais su le nom de famille, car seuls étaient usités les sobriquets, souvent fort pittoresques, tels que Souris, Beubeune, Le Rouge ou Coco. Ce dernier, ancien militaire, habitait au Bambois, entre La Vaivre et Aillevillers. Le Rouge rendait des services à mes grands-parents. Il faisait les commissions. Il y avait aussi une cousine de ma grand-mère qu’on nommait Cancoile et qui, comme certaines femmes de la région, allait travailler dans les hôtels de Plombières durant la saison des cures thermales.

Mon grand-père Henri, quant à lui, avait des cousins germains du côté de sa mère, en particulier Henri Rapenne, que j’ai bien connu quand il était chef de gare à Lure. Je parlerai de lui plus tard, car il me faut à présent revenir à la carrière d’instituteur de mon grand-père.

Mariés le 1er octobre 1888, mes grands-parents se mirent donc en ménage à Vaudey, où leur union débuta tristement puisqu’ils perdirent coup sur coup leurs deux premiers enfants, Marie Virginie Henriette en 1890 et Maurice Henri en 1891. Virginie, dont je possède la photographie, était une jolie petite fille.

Morte à 18 mois, elle fut enterrée à Aillevillers avec son arrière-grand-père Pierre Dévoille.

En 1892, mon grand-père obtint son changement pour Baignes, village situé à une douzaine de kilomètres de Vesoul et qui, comme diverses localités de Haute-Saône, possédait une fonderie. Il y resta sept ans, au cours desquels mes grands-parents eurent trois fils, dont le plus âgé, Jean Marie Henri, vécut plus de cinq ans, jusqu’à la fin de l’année 1898. Mon père, né le 26 mars 1895, disait se souvenir de la mort de son frère, tout de blanc vêtu et veillé par des femmes qui imposaient le silence dans la maison.

Ma grand-mère perdit donc ainsi ses trois premiers enfants, victimes comme beaucoup d’autres des épidémies, du manque d’hygiène et de l’absence de soins médicaux. La naissance de mon père, à Baignes, semble assez typique. Ma grand-mère étant sur le point d’accoucher, mon grand-père partit à pied au village de Rosey, puis à Vesoul pour quérir un médecin ou une sage-femme. À son retour mon père était né, prouvant par là qu’il avait une bonne constitution, ce qui fut confirmé quelques années après lorsqu’il tomba dans la rivière et fut repêché par un ouvrier de la fonderie.

En 1899, mon grand-père fut muté à Ormoiche, village proche de Luxeuil, adossé à la superbe forêt des Sept Chevaux et placé au confluent du Breuchin et de la Lanterne. Cet environnement permit aux Nurdin de déployer tous leurs talents de pêcheurs et de braconniers, car mon père, qui à l’époque avait moins de dix ans, passait une bonne partie de son temps au bord de l’eau. Il faisait mille tours, bombardait les canards à coups de pierres, allait chercher des petits poissons pour amorcer les lignes de fond et aidait mon grand-père à tendre ses filets. Il m’a raconté souvent qu’un jour son père était tombé dans l’eau et lui avait intimé l’ordre de ne pas crier afin de ne pas attirer les gens. Cet épisode semble avoir traumatisé le gamin, d’autant plus que sa grand-mère Marie Virginie était tombée dans la rivière à la suite d’une crise d’apoplexie et avait demandé à son petit-fils d’aller chercher le curé. Elle mourut la nuit suivante. C’était en 1903.

À Ormoiche, mon arrière-grand-père Doudoule pêchait à la ligne, et mon grand-père s’y perfectionnait dans l’art de la pêche à la truite, en particulier dans les noues, les bras morts de la rivière. Il y prenait aussi des brochets et des chevesnes, à la ligne ou avec des « outils » permis par la loi, lignes de fond ou araignées de 40, dont les mailles étaient de quatre centimètres. Mais il utilisait aussi des « outils » interdits, tels que des filets de 27, des verveux et des tramails que les gens fabriquaient eux-mêmes en hiver. En mars, les brochets qui frayaient restant immobiles à la surface des eaux, il les pêchait au collet avec des fils de laiton au bout d’une canne à pêche. Enfin il attrapait les écrevisses à la main dans la forêt des Sept Chevaux et dans les canaux d’irrigation. Il prenait tellement de poisson qu’il en vendait aux hôtels de Luxeuil. Tout cela se passait avec l’accord tacite des gardes, qui fermaient les yeux la plupart du temps.

Apparemment, mon grand-père passa plus de temps au bord de la rivière, quand il enseignait à Ormoiche, que dans sa classe, puisqu’en six ans il n’eut qu’un seul reçu au certificat d’études. Il en avait eu trois à Vaudey et dix à Baignes.

En 1905, il fut nommé à Villers-la-Ville, petit village situé près de Villersexel, en bordure du département du Doubs. Il devait y demeurer jusqu’à sa retraite en 1921, obtenant 19 succès au certificat d’études, dont celui de mon père en 1907 et celui de mon oncle Jean (né en 1899) en 1911.

Leur diplôme en poche, les deux garçons entrèrent à l’École Primaire Supérieure de Luxeuil, qui avait été construite en 1906. Aux vacances, ils revenaient chez leurs parents, où ils reprenaient avec leur père leurs activités de plein air, à tel point que l’on disait d’eux, en patois bien entendu, que « chez Nurdin il y en avait toujours un à la pêche ou à la chasse ». La région se prêtait bien à ces genres de sport, car elle regorgeait de bois giboyeux et de cours d’eau poissonneux, comme l’Ognon et son affluent le Scey. Je ne sais si mon arrière-grand-père Doudoule, qui mourut à Villers-la-Ville en 1910, continuait à pratiquer là-bas la pêche à la ligne, mais en tout cas mon grand-père et ses deux fils s’y adonnaient à leurs passions favorites, et de surcroît en compagnie des fils Varin, les enfants du garde-forestier. Ce représentant des Eaux et Forêts était le voisin de l’instituteur et n’ignorait rien de ce qui se passait. Là comme ailleurs régnait une complicité tacite.

Pendant que la jeune génération faisait des razzias de truites près des moulins du Scey, mon grand-père allait à l’affût dans les bois avec son fusil à canon scié. Il rapportait des pigeons ramiers ou des geais à ma grand-mère, qui était gourmande d’oiseaux. Mais il tirait beaucoup moins bien le lièvre, contrairement à mon oncle Jean, qui était capable de tuer un sanglier avec du petit plomb.

Il faut souligner qu’à cette époque le gibier, le poisson et les autres ressources alimentaires tirées de l’environnement naturel représentaient un appoint considérable pour une population aux revenus limités. Même les instituteurs, lorsqu’ils n’avaient qu’un traitement, disposaient de fort peu d’argent. Jusque vers 1900, mon grand-père ne reçut qu’un salaire très modique, quelque peu amélioré par le secrétariat de mairie et des cours d’agriculture. Ma grand-mère élevait des moutons, des lapins et des poules. Elle gagnait un peu d’argent en donnant des leçons de couture à l’école, quand la municipalité acceptait de voter une petite indemnité. La mairie fournissait à l’instituteur du bois de chauffage et lui laissait la jouissance d’un petit potager.

Mes grands-parents étant tous deux enfants de paysans, la vie qu’ils menaient ne différait guère de celle de leur entourage. Elle était simple et rustique, avec cette particularité : mon grand-père était le scribe du village, celui qui rédigeait les lettres et les actes. De la main de ma grand-mère, je ne possède rien, sauf une page de cahier dont le passage le plus intéressant est une « composition de style » intitulée Ma chère maîtresse, et où l’élève Marie Grandhaye demande la grâce de l’une de ses camarades. Ce texte est assez bien tourné, mais l’orthographe laisse beaucoup à désirer.

Bref, la République ne gâtait guère ses « hussards noirs ». Elle était avare d’argent et un peu moins de récompenses. Mon grand-père reçut une lettre de félicitations en 1908, un diplôme d’honneur en 1912, des médailles de bronze et d’argent pour ses cours d’agriculture. Ce n’est qu’à la fin de son existence qu’il fut décoré des Palmes académiques, surtout parce qu’il avait été maire de son village pendant des années.

Mes grands-parents sont arrivés à Villers-la-Ville en 1905, donc l’année des lois de séparation entre l’Église et l’État. Dans les villages, la tension était grande entre les Rouges et les Blancs, et souvent elle ne l’était pas moins au sein des familles. Mon père, qui avait alors dix ans, a assisté à l’inventaire des biens de l’Église, dressé par des hommes de loi. Je ne pense que l’on ait connu dans la région de Villersexel des actes de résistance analogues à ceux du Haut-Doubs. En tout cas, mon grand-père, qui avait abandonné la pratique religieuse alors qu’il était adjoint à Saint-Loup, n’était pas à couteaux tirés avec son voisin le curé de Villers-la-Ville. Ce dernier avait souvent recours aux petits Nurdin pour servir la messe. D’ailleurs ma grand-mère était d’une famille pieuse, contrairement aux Nurdin qui, à partir de l’arrière-grand-père Zidore, penchaient du côté républicain et laïque. Isidore n’allait à la messe que pour les fêtes, et probablement pour accompagner sa femme Marie-Geneviève qui, elle, était très pratiquante. À tel point qu’avant le mariage de mes parents, en 1921, elle leur fit un sermon sur la nécessité du mariage religieux, craignant sans doute qu’ils omettent de passer devant le curé.

De l’autre côté, les Grandhaye et les Azière restaient très attachés à la religion et votaient à droite. Mon arrière-grand-père Doudoule ayant voté pour les « Chouans », les « républicains » de Villers-la-Ville en firent le reproche à mon grand-père, et je crois que le sous-préfet de Lure s’en mêla. Une autre fois, des scrutateurs de gauche retirèrent de l’urne le bulletin du curé pour le remplacer par un bulletin « rouge ». Je crois que mon grand-père en était… sans doute pour compenser le mauvais vote de son beau-père. Les élections d’aujourd’hui ne sont plus qu’un pâle reflet des luttes électorales de jadis, du moins à la campagne.

Pour en terminer avec les opinions religieuses de mes grands-parents, je dirai qu’ils n’étaient pas très loquaces sur le sujet. Ils devaient pourtant bien avoir une idée sur la question. Ils furent enterrés selon la tradition, mon grand-père ayant dit à ses fils de respecter les volontés de leur mère. Ma grand-mère avait, jusqu’à sa mort, un chapelet sur elle, mais personne ne l’a vue en train de l’égrener. Nous nous sommes toujours demandé si elle avait la foi, ou bien si sa religion n’était qu’une affaire de coutume, ancrée dans les esprits depuis des siècles.

Je puis m’imaginer que mes ancêtres, qui n’avaient pas eu la vie facile, espéraient en un monde meilleur. Peut-être aussi croyaient-ils à la nécessité d’accepter les décrets de la destinée, sorte de fatalisme illustré par le propos que ma grand-mère Marie, qui avait alors dans les 90 ans, tint un jour à mon père. Dans sa vieillesse, et certainement aussi avant, elle pensait souvent aux trois enfants qu’elle avait perdus. Elle dit à mon père qu’il valait mieux que ses deux frères soient morts dans leur enfance, car ils auraient sûrement été tués à la guerre. La Providence, somme toute, leur avait épargné de plus grandes souffrances.

La messe était pour beaucoup une occasion de sortir et de rencontrer les gens, car les distractions étaient rares. Mon grand-père et ma grand-mère se voyaient à la messe d’Aillevillers avant leur mariage. Dans les villages, les instituteurs se rassemblaient en général le jeudi ou le dimanche, les curés le lundi. Mais l’indigence des moyens de communication rendait les déplacements limités. Mon père est monté pour la première fois dans une auto avant 1914, entre Villers-la-Ville et Villersexel. Une petite révolution dans les transports survint vers 1900 avec la construction des chemins de fer vicinaux (CFV), que l’on appelait familièrement les tacots et qui circulaient de village en village. Mais chez les campagnards les réticences étaient fréquentes, car on accusait la fumée des locomotives de faire pourrir les pommes de terre. C’est ainsi que la municipalité de Villers-la-Ville refusa le passage du tacot. Dans ces conditions, les déplacements se faisaient à pied, à bicyclette ou en voiture à cheval, beaucoup plus rarement à cheval, car seuls les riches pouvaient s’offrir ce luxe. C’était le cas du marquis de Grammont, qui caracolait dans les rues de Villers-la-Ville en invectivant les « petits manants » parmi lesquels se trouvaient les enfants Nurdin.

Quand il était élève à Luxeuil, mon père pouvait se rendre facilement à La Vaivre, en descendant à la gare d’Aillevillers. Il avait gardé un souvenir ému de ses vacances chez son grand-père Isidore, des omelettes au lard et des gâteaux aux raisins secs confectionnés par la grand-mère. Les jours de fête, Isidore et ses trois fils allaient boire de la bière chez Cardi, le cafetier et épicier du village. « Yâ mâ troué fé dévo mi », disait fièrement l’arrière-grand-père (J’ai mes trois fils avec moi).

Mon père se rappelait avec nostalgie les journées passées avec les faucheurs à l’époque de la fenaison, en particulier dans un pré qui se trouvait au milieu du bois de Corbenay. Isidore et son fils Pol partaient à l’aube et fauchaient jusqu’au moment où mon père venait leur apporter le repas du matin (déjun), soupe au lard et fromage blanc. Les faucheurs aiguisaient leurs faux et reprenaient le travail jusqu’à midi. Alors arrivaient la grand-mère et la tante, avec cochonnaille, omelette et sibac (compote de pommes). Les faucheurs se reposaient à l’ombre des grands arbres, Zidore fumait sa pipe en terre à couvercle, puis les faneurs étendaient les andains. Dans des prés aussi humides, il fallait faner plusieurs jours. On chargeait ensuite les chariots à ridelles en disposant en largeur des perches horizontales permettant d’élargir la voiture.

Dans la région, on semait peu de blé, mais surtout de l’avoine, du seigle et du sarrasin. La récolte du sarrasin marquait la fin des moissons. Tous les voisins s’entraidaient pour le couper et le battre au fléau, sur une grande toile étendue dans le champ. Le soir, une grande fête rassemblait tout le monde. On mangeait les produits du terroir et on buvait du kirsch et de la prune.

L’une des fêtes les plus marquantes était le « repas de cochon » qui suivait l’abattage des porcs. Les paysans de la région possédaient peu de terres et d’animaux, mais ils élevaient toujours des cochons qui leur permettaient de passer l’hiver et d’améliorer l’ordinaire. On en tuait un en novembre, et l’autre à la fin de l’hiver. La bête morte était flambée (froelée) et lavée à l’eau chaude, attachée à une échelle. Le sang était récupéré pour faire le boudin. La panne était stockée dans des pots de grès pour faire le saindoux. La viande était hachée menu pour donner des saucisses, hermétiquement fermées par une cheville de bois. Les abats comme le foie (gruyate) et le pancréas (misse) étaient mangés sur place, d’autres comme le groin (freniot) servaient à faire le fromage de tête. Quant au gros intestin, il était transformé en une sorte d’andouille que l’on appelle au Val d’Ajol et à Fougerolles un gandeuillot. Les beaux morceaux étaient mis dans une balonge, grande cuve oblongue remplie de saumure. Au bout d’une douzaine de jours, la viande était mise à sécher sous la cheminée.

Ces pratiques n’étaient pas seulement le fait des paysans. À la campagne, il était courant d’élever ou de faire élever un porc que l’on partageait avec quelqu’un d’autre. On appelait cela « tuer la moitié d’un cochon ». Ayant demandé un jour à mon grand-père comment cela pouvait se faire, il me conseilla d’aller dans le pré voisin voir la deuxième moitié.

Un autre grand moment de la vie campagnarde était particulièrement typique de la région fougerollaise : la cueillette des cerises. Tout le monde était mobilisé et tous les autres travaux étaient alors délaissés. À la pointe du jour, on partait sur les chariots qui transportaient aussi le matériel, pieds de chèvre, paniers et charmottes.

 

Les cueilleurs s’affairaient toute la journée sur leur pied de chèvre, les hommes les plus habiles tout en haut, les autres et les femmes aux basses branches. Le travail était fatigant et souvent dangereux. Les accidents n’étaient pas rares. Et il fallait cueillir pendant des jours et des jours quand les cerisiers étaient chargés de guignes, de grand’queues ou de mérie jean-dioûdes. À Fougerolles, des cueilleurs spécialisés faisaient des « campagnes de cerises » qui pouvaient durer trois semaines, des sections du bas au sections du haut de la commune.

Les propriétaires de cerisiers distillaient une partie des fruits et vendaient l’autre aux distillateurs professionnels de Fougerolles ou d’Aillevillers. Une bonne récolte était une aubaine, car elle était une appréciable source de revenu dans une région où les fermes étaient plus que modestes. Mon arrière-grand-père Nurdin avait deux bœufs, mon arrière-grand-père Grandhaye n’en avait qu’un, ce qui était fréquent. On attelait parfois les vaches. Quant aux chevaux, il y en avait peu dans l’agriculture avant 1914, sauf pour tirer les calèches ou les traîneaux. Isidore était d’esprit assez moderne, car il avait déjà une machine à battre actionnée par ses bœufs vers 1918. Il achetait aussi tous les ans en novembre des bœufs, à la foire de Fougerolles ou de Saint-Loup, pour les dresser et les engraisser, et il les revendait au bout d’un an. Pendant ce temps, les femmes vendaient sur les marchés ou dans les hôtels de Plombières et du Val d’Ajol des œufs, des volailles et du beurre de baratte. C’était souvent Le Rouge, le cousin de ma grand-mère, qui livrait ces produits de la ferme. Mon grand-père lui-même vendait des fruits pour améliorer sa retraite.

Il va de soi que tous ces villageois vivaient à peu près en autarcie, n’achetant à la foire ou ailleurs que le strict minimum. Doudoule faisait lui-même sa toile. Il avait une chenevière et faisait rouir le chanvre dans le ruisseau des Sapins, non loin de chez lui. Après avoir retiré le chanvre du ruisseau, il le faisait sécher au soleil et enlevait les faisceaux de fibres qu’il fallait filer, puis tisser sur un métier à pédales. Les paysans faisaient ainsi de la concurrence aux filatures et aux tissages qui s’étaient développés après 1871 dans la région du Val d’Ajol et dans toutes les Vosges.

D’autres activités artisanales occupaient la population, comme la vannerie et la broderie. Doudoule faisait des paniers en osier ou en bourdaine, et mon grand-père a confectionné à peu près tous les paniers de la famille : charpagnes[1], mannequins, coutiers. La charpagne ou charpigne était un grand panier ovale pour le linge, le mannequin un panier rond à deux anses, le coutier un petit panier rond à une anse. Je ne sais plus si mon grand-père faisait des charmottes, typiques de Fougerolles et servant à cueillir les fruits. Mon oncle Jean Nurdin avait hérité de ce talent de vannier, mais avec le doigté nécessaire à la réalisation de vrais petits chefs-d’œuvre.

Quant à la broderie, elle devint à la Belle Époque l’une des principales industries de la région. Des milliers de brodeuses travaillaient à la maison pour les entreprises de Luxeuil, de Fougerolles et d’Aillevillers, qui exportaient leur production ou la vendaient aux curistes de Luxeuil et de Plombières. Dans la famille, la plupart des femmes faisaient du Venise, du Milan ou du Luxeuil, l’hiver au tyèvo avec les voisines autour de l’âtre, l’été devant la maison, toujours en groupe.

Dans cette société rurale, tout le monde ou presque fabriquait son pain. Zidore le cuisait tous les quinze jours. Il pétrissait la pâte dans la maie où il conservait ensuite les grosses miches. La grand-mère profitait du four chauffé au bois pour y enfourner d’immenses gâteaux aux fruits et des brioches, ou pour y faire sécher des poires ou des prunes. Le rèmâ (gâteau fourré aux poires et aux noix) était particulièrement apprécié. Le four de la maison Grandhaye existe toujours. À la mort de mon grand-père, la famille Cholley, qui a acheté les propriétés des Nurdin, y cuisait encore son pain. À la même époque, mes cousins Lemercier du Sarcenot en faisaient autant.

Deux ou trois fois par an, surtout au printemps, les femmes procédaient au nettoyage de la maison et à la lessive. On balayait les sols avec des balais de bouleau et on lavait dans d’immenses cuveaux remplis d’eau chaude et de cendre. Après quoi on rinçait dans le ruisseau des Sapins ou à la fontaine. Les lavandières utilisaient de gros savons de Marseille presque noirs et des battoirs. Elles repassaient le linge sec avec des fers en fonte et amidonnaient les cols des chemises. Zidore portait des cols amidonnés à ses chemises de chanvre, qu’il ornait les jours de fête d’une sorte de lavallière.

Enfin l’un des travaux les plus importants du coin était la distillation des cerises et des prunes. À La Vaivre, tous ceux qui étaient propriétaires de fruits possédaient des alambics. Mon grand-père en avait un grand et un petit, le premier pour distiller normalement, le second pour distiller en cachette. Le grand avait été acheté vers 1900 par mon arrière-grand-père. Il passa ensuite à l’oncle Pol, à mon grand-père et à mon père, qui l’utilisa encore après la Seconde Guerre mondiale. Il se trouve maintenant à l’écomusée de la distillerie, à Fougerolles, auquel j’en ai fait don.

La distillation avait lieu au début de l’hiver, en général dans la chambre à four du bouilleur de cru, où la cuve de l’appareil était installée sur un foyer en brique. La cuve de 50 litres était remplie avec les fruits qui fermentaient depuis l’été dans un tonneau. Elle était surmontée d’un immense chapeau de cuivre rouge en forme de pipe, très beau travail de chaudronnerie, que prolongeaient deux longs tuyaux traversant un tonneau d’eau froide.

Le bouilleur allumait un feu de hêtre ou de bouleau sous la cuve, et alors commençait la partie la plus délicate de l’opération, qui exigeait du savoir-faire. Le distillateur devait mener sa cuite avec habileté, éviter les coups de feu intempestifs, réaliser de savants mélanges pour obtenir un kirsch ou une mirabelle d’environ 50°. Le produit de cet art ancestral s’écoulait pendant des heures à l’extrémité des tuyaux prolongée de feuilles de pêcher formant une gouliche, minuscule gouttière déversant le précieux liquide dans des bouteilles de deux litres, les dames-jeannes. On stockait ensuite le kirsch et la prune, la bloèche obtenue à partir de diverses variétés comme la mirabelle, la quetsche, la bèchâ ou la damâ, dans des bonbonnes et dans des bôs, bouteilles en verre soufflé d’environ un litre.

Inutile d’ajouter que le trafic et la contrebande de l’alcool fleurissaient au sein d’une population jalouse de son indépendance et opposée aux législations contraignantes émanant du pouvoir central. Les Fougerollais et leurs voisins acceptaient de mourir sur les champs de bataille de l’Empire et de la République, mais refusaient l’intrusion de l’État dans leurs affaires. Cette forme de résistance à l’État centralisé est, me semble-t-il, l’une des vertus principales des Français aux époques de crise, comme on l’a bien vu sous l’Occupation. En tout état de cause, c’était jadis une sorte de sport de jouer à cache-cache avec les rats de cave et les gendarmes, ceux-ci étant du reste souvent indulgents comme les gardes des Eaux et Forêts. Car ils savaient que beaucoup de gens étaient malheureux et que le braconnage et la contrebande leur permettaient de survivre. C’était le cas des cousins de ma grand-mère, Souris, qui avait huit enfants, et Beubeune, qui en avait sept. La nuit, ils pêchaient à la trouble dans la Combeauté, l’Augronne, les ruisseau des Sapins ou le ruisseau du Cerisier.

 

À leur retraite, mes grands-parents revinrent dans leur village natal. Ils retrouvèrent la vieille maison de famille, celle des Grandhaye et des Azière. Elle est située à l’écart du village, juste avant la dernière ferme en direction du hameau du Sapin, qui fait partie de Fougerolles. L’endroit est agreste, entouré d’arbres, de prés et de chemins creux. Autrefois, c’était le calme absolu. Après la guerre de 1914-1918, la bâtisse n’avait guère changé depuis sa construction. Le toit était couvert de laves, la cuisine pavée de grès, tout était rustique à souhait, y compris le traditionnel chari, avant-grange typique des fermes vosgiennes. La plus grande partie de l’édifice était occupée par la grange, l’écurie, le grenier à foin, provisoirement vides à l’époque. Mes grands-parents occupaient le logis des Azière, celui de devant qui comprenait trois pièces : la cuisine, le poêle et une petite chambre au premier étage. L’ancien logement des Grandhaye servait de débarras, où s’entassaient quelques vieux meubles, des outils et des objets hétéroclites. Il en était de même dans le grenier situé au-dessus.

L’ameublement était réduit au strict minimum, mes grands-parents étant accoutumés à une vie sans ostentation. Bien que fille unique, ma grand-mère n’avait hérité d’aucun meuble de valeur, sa famille ayant vécu elle aussi dans une extrême simplicité. Un fourneau bas à trois ou quatre trous, une horloge comtoise sans fioritures, un évier en pierre, un vieux buffet et une table dans la cuisine, un poêle, une table, une armoire et un lit de coin dans la salle de séjour, voilà l’essentiel du mobilier de la maison. Quant à la chambre du dessus, où nous couchions mes parents et moi lors de nos visites, elle m’a laissé le piètre souvenir d’un lit pliant dont le sommier à ressorts craquait affreusement.

De plus, il n’y avait pas d’électricité à La Vaivre dans ma première enfance. Les ombres qui emplissaient les coins et recoins de la vieille demeure mal éclairée par des lampes à pétrole me faisaient peur. Pis encore, l’eau manquait. Il fallait aller la chercher à la fontaine située à quelque distance, avant les premières maisons du village. L’été, le débit diminuait à tel point que mes grands-parents devaient boire de l’eau en bouteilles. Je n’ai jamais compris comment La Vaivre pouvait manquer d’eau à ce point dans une région où elle est omniprésente.

Il n’est pas étonnant que dans mes premières années j’aie préféré Fougerolles, qui était loin d’être une capitale, mais qui avait du moins des magasins et d’autres attraits. Cette préférence me mena à d’étranges lubies : ma grand-mère Marie m’ayant acheté de belles pantoufles, je refusai de lui attribuer ce cadeau, prétendant qu’il venait d’Olga Leyval, une cousine germaine de maman. À cet âge, je n’étais guère sensible au caractère bucolique de la résidence grand-paternelle, avec son jardin bien cultivé dans lequel mon aïeul faisait pousser des rosiers et toutes sortes de légumes, avec les lapins et les poules de ma grand-mère, et avec tout son environnement pastoral. Il est vrai que la technique moderne ne pénétrait pas jusque-là, mis à part un vieux vélo qui datait de la Belle Époque et que je découvris un jour au fond d’une remise. Mon grand-père essaya de l’enfourcher à nouveau, mais sans succès. La seule concession qu’il fit à la modernité fut le baptême de l’air qu’il prit à la foire de Saint-Loup. Cette aventureuse initiative fut fortement critiquée par sa femme, qui lui reprocha de vouloir voler alors qu’il pouvait à peine marcher.

En effet, j’ai toujours vu mon grand-père tirer la jambe, séquelle d’une chute faite dans sa jeunesse. Il souffrait de rhumatismes, comme beaucoup d’autres, et d’une hernie qu’il ne fit jamais opérer. Je crois me souvenir que mon père devait l’emmener à l’hôpital et qu’il décida in extremis de rester chez lui. Mes grands-parents ne fréquentaient guère les médecins. Lorsque ma grand-mère se cassa la jambe à un âge avancé, ce fut le docteur Daiche, de Fougerolles, qui vint à bicyclette lui remettre les os en place et ce fut mon père qui servit d’infirmier. En peu de temps, la patiente était sur pied. Je ne l’ai jamais vue prendre un quelconque médicament, mis à part le petit kirsch qu’elle buvait après le café au repas de midi.

Elle vaquait tranquillement à ses occupations domestiques, du reste limitées. Elle tricotait beaucoup au coin du feu et s’habillait toujours à la mode d’autrefois. Elle était d’un caractère peu communicatif, restait volontiers assise dans son coin sans exprimer ses pensées ou ses sentiments, si bien que j’avais l’impression qu’elle ne pensait pas et ne ressentait rien. Cette impression était certainement fausse. Ma grand-mère jouait dans son ménage un rôle plus actif qu’il n’y paraissait. Elle pouvait même être très autoritaire, comme le prouva la surveillance qu’elle prétendait exercer sur le comportement de mon père après son retour de captivité. Lui qui avait supporté les épreuves de la guerre pendant des années se faisait morigéner quand il rentrait trop tard à la maison.

Mon grand-père tenait évidemment le devant de la scène, comme il sied à un ancien instituteur qui fut en outre longtemps maire de son village. Il m’impressionnait, plus que mon père, lorsqu’il braquait sur moi ses yeux bleus en proférant un impératif « coge té » (tais-toi !) Il s’occupait de son jardin, de son bois, cueillait ses fruits avec le pied de chèvre et la charmotte. Il en vendait une bonne partie aux revendeurs qui les livraient ensuite dans les villes voisines. Cela représentait un petit rapport non négligeable, de même que la location de ses champs. L’hiver, il distillait et tressait des paniers. Les distractions étaient rares à La Vaivre. Mes grands-parents n’ont jamais eu de poste de radio, sauf un petit que je leur ai donné vers 1950. Les soirées se passaient à la veillée, chez les voisins, ou devant le poêle à lire quelques vieux bouquins qui constituaient leur seule bibliothèque. Ma grand-mère lisait les Veillées des Chaumières, revue qui s’adressait au peuple des campagnes.

Je ne dois pas oublier une activité essentielle que mon grand-père pratiquait à peu près en toute saison : le braconnage. Ma grand-mère étant friande de gibier à poils et à plumes, de poissons et de crustacés, son conjoint partait à l’affût dans les bois avec la carabine calibre 9 que mon oncle Jean avait rapportée d’Allemagne occupée, et il revenait avec un pigeon ramier ou un geai, éventuellement avec des champignons qui abondaient dans les forêts de la région. Ou bien il m’emmenait non loin de la maison, dans le ruisseau des Sapins, fouillait sous les pierres et rapportait une ou deux truites et quelques écrevisses qui faisaient le bonheur de ma grand-mère.

Monsieur le Maire avait naturellement des activités plus officielles, soit à la mairie, soit à la maison lorsqu’il recevait ses administrés qui souvent arrivaient à l’heure des repas, ce qui énervait beaucoup ma grand-mère. Mais comme ces visiteurs étaient presque tous des amis, les discussions se passaient généralement autour d’un verre de kirsch, et en patois. Henri du Cosaque réservait le français aux étrangers.

Quelquefois, surtout pour les fêtes, ma grand-mère mettait les petits plats dans les grands pour recevoir ses enfants et petits-enfants. Souvent ces repas se terminaient par une bouteille de champagne, un luxe inouï à l’époque, mais qui s’expliquait par le fait que Rapenne, le cousin germain de mon grand-père, était aux chemins de fer du côté de Reims. Ces repas bien arrosés se terminaient infailliblement par d’interminables discussions politiques entre mon grand-père, radical-socialiste et supporter d’Herriot, et la tante Renée, qui ne jurait que par Blum et la SFIO. Mon cousin Roger et moi, nous en profitions pour nous éclipser. Un jour, nous avons subtilisé le fusil du grand-père pour tirer sur des choux, derrière le jardin. Le recul de l’arme était tel que mon cousin, plus jeune que moi, est tombé assis par terre. Je ne me rappelle pas comment nos parents ont accueilli cette incartade.

Grâce au dévouement de mon père et de mon oncle, mes grands-parents ont pu rester dans leur maison jusqu’à la mort de mon grand-père, en janvier 1953. La maison et les champs ayant été vendus à la famille Cholley, ma grand-mère avait la nostalgie de cette vieille demeure où elle était née et où elle avait eu, prétendait-elle, « tout son confort ». Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde…