Chapitre 10

 

Arpenans, de Flûtemerle au Montgedry

 

 

 

J'arrivai à Arpenans à la rentrée de Pâques 1926, malgré l'opposition de ma grand-mère. Je devais y rester six ans et y passer probablement la période la plus heureuse, du moins la plus insouciante de ma vie. Je ne crois pas y être venu contre mon gré, car maman avait fini par me persuader de quitter mon lieu de naissance et le nid familial pour accéder à une vie plus normale vu mon âge.

Toutefois mon séjour à Arpenans commença sous de tristes auspices. Peu de temps après la réception de la lettre que ma grand-mère m'avait écrite le 16 mai, mon père fut appelé au téléphone par le garagiste Eugène Leyval, qui le prévenait d'un accident de santé survenu à Mélie. Le brave Ugène, qui ne pouvait cacher son émotion, dut bientôt avouer à mon père toute la vérité : Madame Leyval, terrassée dans son jardin par une crise cardiaque, était morte peu après. Je ne sais pas comment maman réagit à la nouvelle, elle qui avait déjà été traumatisée à l'âge de onze ans par la disparition de son père. Ce qui est sûr, c'est qu'elle se considéra toute sa vie comme coupable de m'avoir enlevé trop tôt à sa mère.

Des jours qui suivirent, il me reste deux images en mémoire. D'abord la vision de ma grand-mère sur son lit de mort, dans sa chambre près du balcon. Comme elle ne bougeait pas, je demandai à ma mère et à mes tantes si elle dormait. Les cierges posés sur la table de nuit m'impressionnèrent beaucoup, à tel point qu'aujourd'hui encore les bougies allumées me font invariablement penser à la mort. La seconde image est celle du convoi funèbre passant devant l'épicerie d'Ernestine, où j'étais gardé par mon fidèle ami Pierre Cholley. Il me fallut bien, par la suite, admettre l'absence d'une aïeule qui avait tant fait pour moi et qui laissait dans la famille un impérissable souvenir.

J'étais maintenant transplanté dans un autre cadre de vie et je ne me souviens pas d'y avoir éprouvé des difficultés particulières d'adaptation. Arpenans est un petit village situé près de la haute vallée de l'Ognon, à peu près entre Lure et Villersexel, donc dans une région déjà connue de mes parents, puisque mon père y avait vécu dans son enfance et que ma mère y avait débuté comme  institutrice pendant et après la guerre.

Le village s'étage sur la pente d'une colline, le Montgedry, dont le sommet porte une statue de la Vierge et d'où l'on découvre toute la chaîne des Vosges. À peu de distance de cette butte se dresse une autre éminence, celle de Montjustin, où s'élevait jadis un château fort dans lequel, dit-on, serait venu Frédéric Barberousse, comte de Bourgogne et empereur du Saint-Empire. Et toujours à proximité, on visite encore aujourd'hui les restes du château d'Oricourt, construit au 12ème siècle et ayant appartenu au 15ème à un chancelier des ducs de Bourgogne.

Arpenans ne possède pas ce patrimoine architectural, pas même une de ces belles fontaines-lavoirs qui ornent certains des villages du coin. L'édifice le plus considérable est, au centre du village, la mairie-école, probablement construite dans les années 1880, à l'époque des lois scolaires de Jules Ferry. C'est là que logeaient mes parents, dans un appartement de fonction assez vaste mais sans grand confort, comme toutes les maisons d'école de cette époque. La fontaine se trouvait heureusement devant la mairie, ce qui simplifiait la corvée d'eau. L'école disposait de deux cours, l'une pour les grands, l'autre pour les petits. Derrière le bâtiment s'étendait un jardin mis à la disposition des instituteurs et dans lequel mon père m'avait réservé un petit carré où je cultivais des légumes.

Je pense que mes parents, arrivés dans ce village en 1924, y ont passé des années heureuses, au milieu d'une population accueillante. L'école publique était loin alors de connaître les problèmes qui sont les siens aujourd'hui. Celle d'Arpenans comptait une cinquantaine d'élèves pour deux classes. Il n'était pas question de carte scolaire, de suppression de postes, de ramassage des élèves et de menaces de grève de la part des maires protestant contre le sort réservé par les technocrates à la campagne française.

Comme mon grand-père l'avait fait, mes parents appliquaient les principes d'éducation édictés par la Troisième République dans le but de former de bons citoyens. L'enseignement de la morale se faisait chaque jour dès 8 heures du matin. Il visait à renforcer les qualités d'ordre, de discipline, d'obéissance, de régularité et de travail. On cultivait également les vertus de probité, de dévouement, de charité, de justice et de respect d'autrui, en particulier des personnes âgées. Les manuels de psychologie de l'éducation n'omettaient pas non plus les aspects physiques du développement de l'enfant : hygiène corporelle, alimentation, exercices physiques (la gymnastique suédoise était en vogue depuis avant 1914) comme les jeux, le jardinage et le travail manuel.

La nature affective de l'enfant n'était pas oubliée. Son goût du merveilleux était entretenu par les fables, les contes et les histoires. L'enseignement de l'histoire de France donnait en exemple à la jeunesse les grandes figures du passé : Vercingétorix, Jeanne d'Arc, La Fontaine, Molière, Pasteur, Victor Hugo, parfois aussi d'illustres étrangers comme Gutenberg, Christophe Colomb ou Franklin. D'une manière générale, le pédagogue insistait sur les modèles qu'étaient La Fontaine, Hugo le poète républicain et populaire, et Pasteur, le bienfaiteur de l'humanité.

À part cela, l'enseignement était très concret. Le maître enseignait aux élèves des connaissances utiles à leur avenir : calcul, lecture, géographie, agriculture. Mon père faisait aussi, le soir, des cours d'adultes qui donnaient aux habitants la possibilité de rafraîchir leurs connaissances. J'ai retrouvé dans la bibliothèque de mes parents un ouvrage écrit par un inspecteur d'académie et intitulé L'École du citoyen. Ce livre couronné par l'Académie Française avant 1914 est destiné aux cours d'adultes. Il est remarquablement nuancé pour l'époque dans sa conception de l'histoire de France et du rôle de notre pays dans le monde. L'auteur met bien entendu l'accent sur les nobles idéaux de la Révolution française et condamne la Terreur ainsi que l'impérialisme napoléonien comme contraires à la fraternité et à la justice. Il réclame l'application du droit dans les colonies, au profit des peuples considérés comme inférieurs, et demande aux institutrices de former non seulement des femmes mais aussi des citoyennes, humaines, libres et tolérantes. J'ajouterai à ce sujet que notre inspecteur d'académie ne manque pas de citer la fameuse parabole des trois anneaux utilisée par Lessing dans Nathan le Sage. Il rend d'ailleurs hommage au génie philosophique et littéraire de l'Allemagne et évoque la "République universelle" de Victor Hugo, le grand rêve des États-Unis d'Europe qui fut celui des révolutionnaires de 1848.

Voilà un livre qui prouve que le catéchisme républicain enseigné à cette époque était loin de se limiter toujours à un patriotisme chauvin, et en particulier à une germanophobie aveugle.

En 1924, mon père était encore un instituteur débutant. De plus, sa formation intellectuelle et pédagogique souffrait du hiatus des années de guerre. Les huit années de calme et de travail passées à Arpenans lui permirent, je pense, de combler quelques lacunes, d'autant plus qu'il était aidé par ma mère qui, elle, avait reçu une excellente formation. Je crois que vers 1919, à son retour de captivité, il avait envisagé une autre carrière que l'enseignement, dans l'armée ou les chemins de fer. Mais mon grand-père l'incita à devenir, comme lui, maître d'école. Vu le nombre d'instituteurs, officiers ou sous-officiers, morts au champ d'honneur, la voie était libre. Muni de son certificat d'études primaires (1907) et de son brevet élémentaire, dit Brevet de capacité pour l'enseignement primaire, passé à l'EPS (École Primaire Supérieure) de Luxeuil en 1913, il fut reçu au Certificat d'aptitude pédagogique (le Péda) en 1922. Paul Nurdin devint donc ce que l'on appelait jadis un Mérovingien, c'est-à-dire un instituteur qui n'avait pour tout diplôme que son brevet élémentaire. Il en eut toujours un complexe d'infériorité vis à vis de ma mère et de son frère Jean Nurdin, qui sortait de l'École Normale de Lons-le-Saunier, mais cela ne l'empêcha pas d'être un bon instituteur, avec 66 succès au Certificat d'études, dont 28 à Arpenans. Il reçut même en 1927 la Médaille de Bronze pour collaboration aux œuvres agricoles, délivrée par la Société d'Encouragement à l'Agriculture de la Haute-Saône, et assortie d'un prix de 35 francs. À l'instar de mon grand-père et de la plupart des autres instituteurs de campagne, il fut secrétaire de mairie et conseiller de la population villageoise.

De son côté, ma mère avait reçu une solide formation, d'abord au Cours complémentaire de Fougerolles où elle avait obtenu son brevet élémentaire en 1909, puis à l'École Normale de Vesoul,

deux établissements où enseignaient des dames entièrement vouées à leur mission d'éducatrices. Toutes célibataires, elles accomplissaient un véritable sacerdoce et représentaient l'élite de l'enseignement primaire. Leurs anciennes élèves avaient pour elles un respect et un attachement absolus, de même qu'elles restaient fidèles à l'École Normale où elles avaient passé trois années décisives de leur vie. Maman m'emmenait parfois, dans les années 1930, à la fête de l'École Normale de Vesoul, où elle rencontrait ses anciennes camarades, voire d'anciens membres du corps enseignant comme Mlle Folzer, son professeur d'allemand. J'ai retrouvé dans les archives maternelles les cahiers de cours datant de la période 1911-1914, époque où ma mère était normalienne, et je me suis aperçu de la qualité de l'enseignement qui était alors dispensé, y compris en allemand. Les trois années d'étude, de 1911 à 1914, furent couronnées selon la tradition par un voyage à l'étranger. C'était à la mi-juillet 1914. Peu de temps après, la guerre éclatait…

Ayant passé en 1913 son Brevet Supérieur, elle enseigna jusqu'en juin 1914 à l'école-annexe de l'École Normale, c'est-à-dire à l'école d'application, avant d'occuper un poste d'institutrice à Fougerolles, où elle eut comme élève Claude Flusin, le futur évêque de Saint-Claude. C'est ensuite à Froideterre, près de Lure, qu'elle obtint son Certificat d'aptitude pédagogique en décembre 1915.

Ma mère avait donc, à son arrivée à Arpenans, une bonne dizaine d'années d'ancienneté dans le métier, un niveau intellectuel très satisfaisant et une formation morale rigoureuse. Les Écoles Normales étaient en effet des sortes de séminaires sécularisés, où régnait une discipline quasi militaire. Les photos montrant les promotions de jeunes filles en uniforme sur le perron ou dans le parc de l'EN en font foi.

Ces établissements ne négligeaient pas non plus l'initiation aux travaux manuels. Maman avait obtenu son Certificat d'aptitude à l'enseignement élémentaire des travaux de couture le 29 juillet 1914, c'est-à-dire le jour où mon père écrivait à ses parents qu'il espérait retourner bientôt en permission…

Mon installation à l'école d'Arpenans me permit non seulement d'acquérir une solide instruction élémentaire, mais aussi de mieux connaître mes parents, qui dès cette époque lointaine m'ont transmis les valeurs essentielles sur lesquelles j'ai construit mon existence. Il est certain qu'ils se sont investis entièrement dans cette tâche qu'ils estimaient primordiale et qu'ils ont accomplie sans faillir. Je leur en ai la plus grande reconnaissance. Tous deux avaient un sens profond du devoir, du droit chemin et des vertus familiales et civiques, telles qu'elles leur avaient été inculquées par leurs parents et par leurs maîtres. Je me trouvais, à quatre ans, au bout de la chaîne et j'étais l'héritier unique de cette austère tradition. J'aurais pu en souffrir, mais par bonheur mes parents n'étaient pas des tyrans domestiques. Ils avaient l'expérience des malheurs de la vie et savaient relativiser les choses.

Maman était foncièrement sérieuse, parfois jusqu'à la sévérité. Elle avait une certaine inquiétude intérieure qui lui venait probablement de sa mère, et une tendance à considérer la condition humaine dans ses aspects négatifs. C'était une femme très courageuse et travailleuse, qui parfois en faisait plus qu'elle ne pouvait. Enseigner six heures par jour, élever un enfant, s'occuper de la maison, toutes ces tâches suffisaient à ses capacités physiques. Elle avait, comme le disait déjà son père lorsqu'elle était enfant, une complexion délicate. La petite jaune était devenue une jolie personne blonde aux cheveux bouclés et aux yeux verts, réservée et plutôt timide, mais sociable et avenante.

Entre elle et moi s'étaient noués des liens naturels de tendresse et d'affinité d'autant plus forts que j'étais son seul enfant, situation qui avait pour moi à la fois des avantages et des inconvénients. Je me souviens encore avec émotion des calmes et douces soirées que je passais avec elle lorsqu'elle avait terminé son travail. La petite cloche de l'église sonnait alors l'angélus et ma mère me disait que c'était la cloche des petits enfants et que je devais aller dormir.

Mon père avait pour moi autant d'affection que maman, mais dans un registre différent. Il s'extériorisait davantage, surtout quand il se trouvait en société. Il s'emportait parfois, mais se calmait tout aussi vite car il était foncièrement bon, généreux jusqu'à l'excès, dévoué à l'extrême.

Sa vigueur physique et sa force morale ne l'empêchaient pas d'avoir une grande sensibilité, qui se manifestait dans les épreuves tragiques de la vie, celles qui le touchaient le plus. Il était capable d'affronter les pires dangers avec une incroyable intrépidité. Dans les circonstances les plus dramatiques de la Seconde Guerre mondiale, je ne l'ai jamais vu avoir peur. Jusqu'à un âge avancé, il resta pour moi une sorte de divinité tutélaire, et non seulement pour moi, mais aussi pour tous ceux à qui il rendit d'innombrables services. Un autre trait saillant de son caractère était son esprit d'indépendance, qu'il défendit jusqu'au bout. Mon père refusait d'être enfermé. C'était un homme de la nature, comme ses ancêtres, qui aimait les activités de plein air, la chasse, la pêche, le jardinage. Il m'emmenait sur son dos à la cueillette des champignons, en particulier dans le bois de Flûtemerle, près de la route de Villersexel.

Je possède deux ou trois photographies datant d'Arpenans. On voit sur l'une d'elles mes parents dans leur classe. Sur une autre, prise dans la cour en 1930, je suis debout entre mon père et ma mère, en blouse noire d'écolier et en sabots. Diverses photos de la même époque me montrent en blouse serrée par une ceinture de cuir ou en gilet rayé, avec un air plutôt sérieux.

           

Mes débuts dans la classe de ma mère ne l'avaient pourtant pas été beaucoup. C'était moi qui décidais de la leçon du jour. Je demandai une fois à maman une « leçon de souris » car je m'intéressais à ces petits rongeurs. La classe commençant à 8 heures, je restais souvent au lit à faire la grasse matinée, et ma mère poussait même la mansuétude jusqu'à m'envoyer un petit camarade pour me tenir compagnie. Bien que j'aie appris un peu l'alphabet à Fougerolles en jouant avec les lettres qui servaient jadis à imprimer des inscriptions sur les sacs de farine du moulin, je ne progressais guère en lecture dans la classe de ma mère. Mes parents décidèrent donc de me donner des leçons particulières, le soir à la cuisine. Les choses changèrent un peu plus tard, quand je passai dans la classe de mon père.

Les instituteurs de l'époque croyaient dur comme fer à la promotion sociale par l'éducation. C'était l'âge d'or de la méritocratie. Je ne pouvais donc échapper à ce phénomène social, si caractéristique du système républicain. D'autant plus que ma mère avait sous les yeux l'exemple de son frère aîné qui, grâce à une bourse, avait réussi à faire des études secondaires, puis supérieures. L'oncle Henri – je l'ai dit – était le modèle, le conseiller, le mentor de la famille, en particulier de ses sœurs Camille et Marie-Louise. Sa correspondance avec maman a duré plus d'un demi-siècle et elle est en grande partie conservée. Mon oncle s'y révèle comme un véritable épistolier, s'exprimant toujours dans une langue impeccable, abordant les sujets les plus variés, mais toujours avec une grande hauteur de vue, faisant preuve, surtout dans sa jeunesse, d'un humour discret. Ce qui frappe aussi le lecteur, c'est l'affection incontestable et immuable qu'avait Henri pour sa sœur Camille, et bien entendu aussi pour sa mère et ses autres sœurs.

J'ai dans ma collection de cartes postales un assez grand nombre de messages envoyés de Dunkerque et de sa région à partir de 1908, puis des Pyrénées, des Alpes et de Provence au cours des années 1920 et 1930. La carte la plus émouvante de cette période, datée du 10 septembre 1927 et expédiée de Savoie, est l'expression d'un très relatif optimisme quant à l'état de santé du premier enfant de mon oncle et de la tante Marguerite. Une photographie de 1929 montre ce pauvre bébé et sa petite sœur sur les genoux de leur maman. Pour des raisons que j'ignore, la période des années 1920 et 1930 ne comporte que de rares lettres. Les années 1940, 1950 et 1960 ont par contre connu une abondante correspondance sur laquelle je reviendrai par la suite.

Mais je voudrais présentement donner un aperçu des lettres adressées à ma mère à un moment crucial de son existence, et critique pour la France, à savoir de 1911 à 1914.

Le 15 octobre 1911, c'est-à-dire peu après l'entrée de maman à l'EN de Vesoul, son frère lui conseille de faire des mathématiques, « science indispensable », et de lire pendant ses loisirs. Il lui demande de lui donner des nouvelles de ses cours, de son travail et de ses camarades. Et surtout il compare la vie dans un établissement de jeunes filles, « où l'on danse tous les soirs », à la dure existence qu'il menait au lycée Gérome lorsqu'il y est entré à 12 ans. Il pleurait à chaque rentrée, car il était « d'une timidité ridicule ». Il décrit ensuite les promenades du dimanche, « sur l'interminable route de Vaivre », où les potaches marchaient « la tête basse comme les forçats sur les routes de Sibérie ». Mais voici l'aspect positif de l'internat : l'amitié rapidement née entre de bons camarades discutant avec passion des romans de Jules Verne, puis plus tard de philosophie et de politique.

La lettre suivante, du 7 novembre 1911, reprend le même thème, celui des bonnes amitiés que l'on découvre dans la vie de pension. Henri se réjouit que sa sœur s'habitue si vite à sa nouvelle vie d'interne, qui n'est pas dénuée de distractions puisqu'on y danse et qu'on y joue des pièces de théâtre. À ce propos, il lui promet de lui envoyer un pantalon de velours pour se déguiser, un sac de voyage et un dictionnaire allemand. Cependant le pantalon doit être préalablement nettoyé, car il l'a mis pour travailler dans les mines du Nord… Cette lettre est sans doute l'une des plus enjouées de mon oncle, qui y mêle des réflexions sur des lectures sérieuses et des remarques humoristiques sur son existence quotidienne de « vieux célibataire » (il avait 28 ans !), son repas du soir (« l'effort culinaire n'est pas du tout mon fait ») réduit au minimum afin de ne pas perdre son temps au restaurant. L'alacrité dont il fait preuve dans ces lignes montre son contentement de se confier à une sœur plus jeune avec laquelle il a, comme on dit, des atomes crochus.

Une carte de 1913, expédiée du Ballon d'Alsace, évoque les « vieilles excursions » qu'il a faites avant 1914 dans les Vosges avec ma mère, et la même année une carte de Paris lui annonce qu'elle va recevoir « quelques petits livres » et que son frère projette de lui faire visiter la capitale. À ma connaissance, ce projet ne s'est pas réalisé. En 1913, ma mère préparait l'examen du Brevet Supérieur.

Une lettre du 16 juin l'encourage et lui donne confiance, lui raconte les dernières nouvelles de Fougerolles et lui annonce qu'une cérémonie doit être organisée à la tonnellerie le 14 juillet en l'honneur du tonnelier Eugène, qui doit être décoré. Camille et Marie-Louise auront la mission de lui offrir un superbe bouquet et de l'inviter à manger un gâteau, à boire de bonnes bouteilles avec les autres ouvriers et à recevoir un cadeau. Henri termine sa lettre par une confidence notable : on lui a présenté une jeune fille à marier, mais il « n'est pas près de l'être ».

Dans la lettre suivante, il complimente maman d'avoir réussi son examen, d'avoir brillé en mathématiques (il est justement en train de lire un ouvrage d'Henri Poincaré), et il lui conseille de travailler l'allemand, langue à laquelle elle s'intéresse. Il ajoute que cela pourra lui être utile plus tard…

Il ne croyait pas si bien dire : un an plus tard, mobilisé au 242ème Régiment d'infanterie de Belfort, il est sur le front d'Alsace et espère que la guerre ne durera pas plus de quatre mois, qu'il pourra alors revenir goûter la bonne cuisine d'Alice. Parodiant le fameux poème de Henri Heine Les deux grenadiers, il formule l'espoir que l'empereur prisonnier sera alors Guillaume II.

Nouvelle lettre le 11 novembre 1914, soit quatre ans avant l'armistice de 1918, lettre adressée à Camille et Alice à Froideterre. Henri campe dans un village alsacien, où les écoles servent de cantonnements. Les portraits du Kaiser y sont malmenés.

La dernière lettre de la série, datée du 8 décembre et adressée à Camille et Marie-Louise, venue tenir compagnie à sa sœur, nous apprend que son unité est à Guewenheim au sud de Cernay, qu'on y voit la Forêt-Noire et les Alpes Bernoises et que l'instituteur vient de commencer la classe en français avec « un accent impayable ». Henri vient d'être promu sergent et chef du service téléphonique. Il a la tâche délicate d'installer quantité de postes téléphoniques et de contrôler le réglage des appareils. Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il écoutait les conversations des Allemands et les notait sur un carnet que j'ai dans mes archives familiales. Comme il l'avait écrit à ma mère, la connaissance de l'allemand pouvait être utile ! Cette lettre du 8 décembre 1914 estime la durée probable de la guerre à encore au moins un an. Ce que l'oncle Henri ne pouvait pas savoir, c'était qu'en 1915 son régiment serait envoyé dans l'armée d'Orient.

Ce n'est pas par goût de l'anecdote que j'ai traité de la correspondance de mon oncle avec ma mère, mais parce que l'influence du frère aîné a été déterminante pour mon orientation, comme nous le verrons par la suite. Je dois ajouter que c'est grâce à mon oncle que j'ai vu pour la première fois une grande ville, en l'occurrence Nancy. Il était alors ingénieur à l'usine électrique de Millery et habitait à Marbache, entre Pompey et Frouard. J'ai un souvenir inoubliable des grands magasins, moi qui n'avais jamais vu que les boutiques de Lure et de Fougerolles.

Notre existence villageoise s'écoulait calmement, sans histoires. Les instituteurs de campagne ne connaissaient pas l'ennui. Ils avaient beaucoup d'occupations et une vie sociale assez animée, même si leur horizon était limité. Outre les villageois, ils fréquentaient leurs collègues des environs, le dimanche ou le jeudi, jour sans classe car il était consacré à l'enseignement du catéchisme. Mes parents avaient d'excellents collègues à Aillevans et à Mollans. Ils s'appelaient Francis Jacquot et Étienne Jeannin. Le premier était un excellent chasseur malgré un bras coupé. Le second, dont l'épouse était aussi institutrice à Mollans, avait un garçon un peu plus jeune que moi, prénommé Pierre. Mon père chassait avec Francis et faisait d'interminables parties de tarot avec les Jeannin, car toute la famille, y compris le petit Pierre, était emballée par les jeux de cartes. Les parties se prolongeaient souvent tard le soir, Madame Jeannin et Pierre s'endormaient à moitié sur leur jeu. Quant à maman, qui n'était pas fanatique de ce genre de distraction, elle lisait dans son coin pendant que je somnolais sur le canapé, attendant les douze coups de minuit frappés par le carillon Westminster de la salle à manger.

Une amitié indéfectible nous liait depuis les années 1920, et elle se prolongea jusqu'à la disparition de Pierre, en 2004. Né à Mollans, formé comme moi au sein de l'école de Jules Ferry, il fut l'exemple parfait du fils d'instituteur gravissant jusqu'au sommet les degrés de la hiérarchie intellectuelle française. J'ajouterai que, par un hasard pour le moins curieux, il épousa la fille de l'un des plus proches amis de la famille Leyval. Parties de chasse, parties de pêche, repas conviviaux à souhait, excursions et autres joyeuses distractions, les maîtres d'école ne trouvaient pas le temps long. Encore un petit détail d'ordre gastronomique : Madame Jeannin adorait les escargots et mon père, spécialiste de ce mets aussi lourd à digérer que délicat à préparer, ne manquait pas d'en servir lorsque ces fidèles amis étaient invités à Arpenans.

Je garde un souvenir tout aussi ému de nos voisins du village, que nous fréquentions quotidiennement ou presque, en particulier ceux qui habitaient autour de la mairie et du monument aux morts, en plein centre du pays.

Je commencerai par la famille Vigneron, parce que leur fille Lucienne s'occupait de moi lorsque ma mère était à l'école. C'était une jeune fille très attachée à mes parents et à moi, et qui ne manquait pas de leur envoyer ses vœux chaque année, jusqu'à la mort de mon père. Après quoi je continuai la tradition jusqu'à sa disparition. Après avoir travaillé à Paris, elle avait pris sa retraite du côté de Troyes, avec son mari Jules Thomas. Je possède une belle photo de mariage, prise devant la maison Vigneron. Je suis assis au premier rang, au milieu d'une bande d'enfants, et non loin de M. Vigneron, qui arbore une superbe moustache à la Vercingétorix. Mes parents sont debout derrière moi, ainsi que Lucienne.

En haut de la place se dressait la maison de M. Blandin, le boucher qui, si ma mémoire est bonne, vendait aussi du vin. Il avait trois filles, Ida, Renée et Yvonne, ainsi qu'un fils, Jean, qui étaient mes camarades de classe.

À côté de la maison Blandin se trouvait la maison Véjux. Dans la pièce chauffée, le poêle, était suspendu au mur un cadre avec cette inscription : Dieu seul. Cela me rendait perplexe. Je me disais que Dieu, s'il était seul, devait être bien malheureux.

Chaque fois que je pense à la famille Véjux, me revient en mémoire un incident qui m'a beaucoup marqué. Cela se passait, je crois, dans les premiers mois de mon séjour à Arpenans. Après le repas du soir, maman m'avait mis au lit et était partie avec mon père rendre visite à des voisins. Or au bout d'un moment je me réveillai et je m'aperçus que j'étais, comme Dieu, seul à la maison. Je me levai, je sortis de la chambre, je descendis l'escalier et j'ouvris la porte qui donnait sur la cour des petits. Je me retrouvai bientôt dans la rue, en chemise de nuit et pieds nus, criant à tue-tête « maman », puis « maman Nurdin », car je m'étais rendu compte que mon premier appel manquait de précision. Les voisins accoururent, me portèrent chez Véjux où se trouvaient mes parents. On me réchauffa, on me lava les pieds, et ma mère résolut de m'emmener désormais à la veillée avec elle.

Il m'est impossible d'énumérer tous les braves habitants du village que fréquentaient mes parents et auxquels mon père rendait service en tant qu'instituteur et secrétaire de mairie, et qui restèrent pendant des années en relations épistolaires avec nous. Le plus fidèle de tous, après ma nurse Lucienne, fut sans doute Marcel Siblot, dont la mère habitait près de l'école et qui fit une carrière militaire. Voici ce qu'il écrivait à mon père quelques jours après la mort de maman :

« Monsieur Nurdin, je n'ai pas oublié l'époque où vous m'avez guidé, conseillé dans la vie et combien je vous en suis redevable. »

Il est juste de rappeler que certains habitants se montraient généreux envers les instituteurs, leur donnaient des produits du terroir, du gibier, voire de beaux cadeaux après le succès de leurs enfants au certificat d'études.

Le village avait peu de commerçants, mais comptait tout de même deux épiceries et un boucher. Les épiceries Joyant et Nicot tenaient aussi des débits de boissons. Charles Joyant, le maire du village, était un ancien combattant très ami de mon père. Deux de ses enfants, Suzanne et Maurice, étaient mes camarades de classe. J'ai encore une carte postale représentant la maison Nicot et tout un groupe de personnages : M. Nicot devant son antique camionnette, sa famille et ses employés. Je ne me souviens pas d'avoir vu une boulangerie à Arpenans. Le pain devait venir d'un village voisin. À la campagne, dès cette époque, les commerçants faisaient des tournées aux environs.  Ainsi le boucher d'Aillevans, M. Rimey, venait vendre à Arpenans. Mes parents le connaissaient bien, parce que sa femme était institutrice à Aillevans. Sa fille épousa un ami de mes parents, Pierre Martin, qui enseigna longtemps au Cours complémentaire de Vesoul et mourut en 2001, à près de 98 ans. Il était né la même année que ma tante Renée, en 1903.

D'autres commerçants venaient de plus loin, notamment l'épicier Cardot de Lure. M. Cardot ne manquait pas de stopper devant l'école et de demander à ma mère si elle avait encore des provisions de pois cassés et de lentilles. Mais l'événement le plus sensationnel était le passage du camion des magasins Bumsel de Belfort. Fondées en 1912 par une famille israélite, les Galeries belfortaines étaient dans les années 1920 le grand magasin le plus attractif de la région.

Le village avait naturellement quelques artisans, dont les plus intéressants pour moi étaient le maréchal-ferrant et le fromager. Le premier, M. Tripogney, avait son atelier non loin de l'école. J'y allais souvent le voir forger des fers et ferrer les chevaux des cultivateurs. Pour un enfant, il était fascinant de contempler le brasier de la forge, les étincelles jaillissant de l'enclume sous les coups de marteau du maréchal, et de sentir l'odeur de la corne brûlée quand celui-ci clouait les fers sous les sabots du cheval. Henri Tripogney, le dernier fils du forgeron, m'a dit avoir fait, il y a quelques années, des démonstrations pour des groupes d'élèves des écoles. Lorsqu'au lycée j'entendis parler de Vulcain ou d'Héphaïstos, j'avais en mémoire une vision concrète de ces dieux du Feu.

La fromagerie était installée dans une maison bourgeoise entourée d'un petit parc, au centre d'Arpenans. Elle était exploitée par une famille de Suisses allemands, comme le cas était fréquent en Franche-Comté après la guerre. J'ai su longtemps après quelles étaient les causes de ce phénomène social. Depuis des siècles, la Suisse exportait des hommes, d'abord des mercenaires, puis des fromagers et d'autres spécialistes. D'autre part la terrible saignée provoquée par la guerre dans la jeunesse des campagnes augmentait le nombre des emplois à pourvoir. La famille Affolter comprenait plusieurs enfants. Le fils aîné travaillait à la laiterie, deux garçons plus jeunes étaient à l'École Primaire Supérieure de Luxeuil. La fille aînée répondait au prénom bien germanique de Gertrude, la deuxième fille, Hedwige, était dans la classe de mon père. Elle mourut à l'adolescence, ce qui n'était pas rare en ce temps-là. J'allais souvent à la fromagerie, soit pour acheter du gruyère et du beurre, soit pour regarder la fabrication du fromage dans une grande cuve de cuivre. Après la traite des vaches, tous les paysans apportaient leur lait chez Affolter, dans de gros bidons, sur de petites charrettes à quatre roues. Un autre Suisse, Ferdinand, travaillait aussi à la laiterie. Il repartit dans son pays, le canton de Saint-Gall, au début de la guerre.

Mon lecteur comprendra que le spectacle des travaux villageois, surtout à la belle saison lors de la fenaison, de la moisson, des récoltes diverses, suffisait à la félicité d'un enfant qui, par ailleurs, avait un certain nombre de compagnons de jeu. Dans la cour de l'école, nous jouions aux barres, au chat perché, aux billes, au ballon. À la maison, j'avais quelques jouets reçus à Noël, en particulier un petit vélo qui me permettait de faire le tour de la place du monument. L'idée me vint un jour de mettre mon pied dans la roue de devant pour voir quel serait le résultat. Il fut d'une chute, d'un pied endolori et de deux rayons cassés…J'avais aussi, à un moment donné, une poupée qui remplaçait vraisemblablement la petite sœur que je réclamais. Je l'avais appelée Jeanette, sans doute pour la distinguer de ma cousine de Fougerolles, Jeannine, qui était née dans la maison familiale comme moi.

Les distractions variaient selon les saisons. En hiver, c'était l'époque des veillées. Nous allions dans diverses familles, surtout chez Véjux, chez Celaud, chez Delzord. M. Caland était un instituteur en retraite, originaire de Corbenay. Je l'appelais mon « grand-père d'Arpenans ». Mes parents restèrent longtemps en relation avec sa fille Edmée, qui habitait toujours dans la même maison, le long du chemin de Montjustin. La famille Delzord était au contraire de l'autre côté du village, sur la route d'Aillevans. M. Delzord était d'origine auvergnate, si ma mémoire est bonne, et de son métier étameur, soudeur, chaudronnier. Dans le langage populaire, ces artisans étaient appelés magniens. La fille de M. Delzord, partie dans la région parisienne comme beaucoup d'autres, resta en rapport avec mes parents jusque dans les années 1970.

Je dois aux veillées d'Arpenans une bonne partie de ma culture. En effet, pendant que mon père faisait d'interminables parties de tarot et que ma mère bavardait avec les dames, je lisais assidûment les deux ouvrages de base du savoir rural : l'Almanach Vermot et le Chasseur français.  L'almanach était une source inépuisable d'histoires, de conseils pratiques touchant à l'existence campagnarde. Le Chasseur français était la bible des amateurs de vie naturelle, de faune sauvage, de rivières et de forêts. Je me plongeais aussi dans le catalogue de la Manufacture d'armes et cycles de Saint-Étienne, fasciné que j'étais par les fusils de chasse et les carabines. Je rêvais d'être ce scout à grand chapeau, tirant à la carabine, qui figurait dans le catalogue en question. Ces lectures complétaient les connaissances qui m'étaient dispensées à l'école ou qui me venaient du petit journal auquel ma mère m'abonnait, Copain Cop, ainsi que de mes livres d'enfant, comme Houndji Poundji et Bibi Fricotin.

Quand la veillée se prolongeait, je m'endormais sur le canapé du poêle, tout en percevant vaguement les exclamations des joueurs de cartes et les conversations autour de la table chargée de victuailles, saucisses de ménage, gâteaux, noix, flacons d'eau-de-vie.

L'hiver apportait aussi d'autres distractions comme les parties de luge. Je me souviens un peu du fameux mois de février 1929, qui fut particulièrement rigoureux, et des glissades dans la descente du Creux, c'est-à-dire du quartier inférieur du village. Nos traîneaux n'avaient certes rien à voir avec les luges Davos qui figuraient dans le catalogue de Saint-Étienne. C'étaient de modestes engins fabriqués avec quelques planches par des menuisiers amateurs, mais ils suffisaient à notre bonheur.

Carnaval était également une réjouissance très prisée, car cela me donnait l'occasion de déguster les beignets que j'aimais tant. En outre, la mascarade des enfants et des jeunes déguisés qui parcouraient les rues mettait de l'ambiance dans le village.

À la belle saison, c'était le moment des fêtes foraines. Celle d'Arpenans était évidemment limitée. On y trouvait un bal et quelques marchands de friandises. Je ne me souviens pas d'y avoir vu des manèges.  Par contre, le jeu de quilles avait beaucoup d'amateurs. Avant la mode de la pétanque, venue du Midi, chaque village avait un jeu de quilles, bien entendu infiniment moins moderne que les bowlings actuels. Il s'agissait d'une simple piste terminée par un butoir en planches contre lequel venaient se heurter les boules. Les requilleurs, ceux qui remettaient les quilles debout, s'abritaient derrière ces planches. Les enfants requillaient souvent pour se faire un peu d'argent de poche et s'acheter des sucreries à la fête. Encore fallait-il que les joueurs de quilles leur donnent quelque menue monnaie, entre deux tournées de bière au café.

Il m'est arrivé une année d'avoir une singulière aventure le jour de la fête d'Arpenans. Comme c'était un dimanche, ma mère était partie à bicyclette voir sa sœur Marie-Louise, qui était alors institutrice dans un village situé à quelque distance. Profitant de l'absence de mon père, sorti pour rencontrer des amis au café, j'eus l'idée géniale de prendre une cartouche de chasse pour cible avec mon pistolet à flèches. Jusqu'au moment où ma flèche percuta l'amorce de la cartouche et la fit exploser. Le culot me frappa au front, et quand ma mère revint, elle me trouva enturbanné d'un pansement dont mon père m'avait enveloppé la tête. Maman eut une peur rétrospective…

Les mariages étaient, à la campagne, des cérémonies mémorables. J'adorais y aller, parce que le menu comportait généralement de la crème au chocolat, sans compter d'autres plats sortant de l'ordinaire. La noce dont je me souviens le mieux, et pour cause, fut celle de ma tante Marie-Louise, qui était ma marraine. Le mariage eut lieu à Genevrey, le village de l'oncle Edmond. J'en ai oublié le menu, mais je me rappelle qu'au dessert un invité chanta une chanson alors en vogue :

« Je bois de l'eau de Vichy comme Alexis,

 je prends de la magnésie comme Alexis etc. »

Je n'ai pas l'impression que ce jour-là, à Genevrey, les convives aient bu beaucoup d'eau de Vichy !

C'est précisément à Genevrey que mon père allait, avec l'oncle Edmond, faire l'ouverture de la chasse au mois de septembre. Nous passions là-bas une bonne journée au grand air, car je suivais les chasseurs et le chien de mon oncle, Réveillot. Le repas de midi avait lieu chez les grands-parents Guyez. Le soir, les chasseurs rentraient rarement bredouilles, car le pays était giboyeux. Mon père chassait aussi à Arpenans et à Aillevans, souvent avec son ami Jacquot, qui avait des chiens courants.

À propos de chiens, je dois raconter la triste histoire de Stop, un petit cocker que quelqu'un avait donné à papa et avec lequel je jouais beaucoup. Dans ces conditions, Stop était mal formé à sa fonction de chien d'arrêt. Mon père le confia à un chasseur des Aynans chargé de le dresser. Ayant échoué dans sa mission, cet homme tua mon chien d'un coup de fusil. Ma mère en fut très triste, et moi aussi.

Mon père était toujours un pêcheur passionné, mais il ne pratiquait plus la même pêche qu'à Esmoulières dans les ruisseaux de Probin ou du Brigandoux. Il allait à la tombée de la nuit poser ses araignées dans l'Ognon, au lieu-dit Les Roches, le long de la route de Villersexel. Il y retournait le lendemain à l'aube pour relever les filets. Je me souviens de sa plus belle prise, un barbeau d'une dizaine de livres qui nous permit de festoyer à l'épicerie Nicot. La pêche à la ligne était aussi praticable, cela va de soi, notamment dans le Lauzin, un affluent de l'Ognon qui coule au pied de Montjustin. J'y accompagnais parfois M. Rabasse, le directeur du Cours complémentaire de Vesoul, qui venait souvent à Arpenans, où il possédait une maison de campagne. J'ai encore un livre qu'il m'a offert en 1929, La lecture à haute voix. Peut-être mon père pêchait-il à la main dans le Lauzin, pour ne pas perdre ses bonnes habitudes. Je n'en ai pas souvenance.

En tout cas, nous allions assez souvent à Montjustin, où nous connaissions deux personnes, la comtesse Simone de Vaulchier et Jules Comte, qui n'était pas un aristocrate. La comtesse était une femme moderne, qui montait à cheval et roulait ses cigarettes. Jules Comte était un ancien combattant qui était entrepreneur de maçonnerie. Je me souviens en particulier de l'inauguration de la maison qu'il s'était construite au flanc de la colline de Montjustin. Il avait convié un certain nombre de personnes, dont deux jeunes villageoises auxquelles il servit de l'ananas qui, en réalité, était du concombre… Ce jour-là, je montai pour la première et dernière fois de ma vie sur un cheval, en l'occurrence un poulain qui gambadait dans un pré.

Chasse, pêche, champignons offraient des occasions fréquentes de sorties dans la nature, activités indispensables à mon père. Dès l'âge de quatre ou cinq ans, je parcourais avec lui, souvent sur ses épaules, les prés, les champs et les bois à la recherche de mousserons ou de chanterelles. Le bois de Flûte-Merle, au nom si poétique, me reste particulièrement en mémoire.

Outre les villages avoisinants, où nous nous rendions parfois à pied, y compris avec les élèves qui allaient visiter les ruines féodales, il nous fallait bien prendre de temps en temps le chemin de la ville la plus proche. C'était le chef-lieu d'arrondissement, Lure, à 12 kilomètres. Nous y allions pour faire des courses, acheter des fournitures scolaires à la librairie Écrement, dans la rue principale, faire réparer la voiture au garage Quillery, faire soigner nos dents, y compris les miennes.

Par ailleurs, j'y allais tous les jeudis apprendre le violon chez un charmant professeur qui s'appelait M. Aymonin, moyennant quoi ma mère m'achetait un petit pain au raisin. J'ai même participé, dans mes débuts de musicien, à un petit concert public organisé par M. Aymonin. J'étais très intimidé et j'ai dû faire beaucoup de fausses notes ! Mais maman tenait à mon éducation musicale.

À la belle saison, mon père aimait s'installer un moment à la terrasse d'un café. Si ma mémoire est bonne, c'était soit le Café français, qui doit toujours exister dans la rue principale, soit le Café de la Gare. C'est là que j'ai vu, pour la première fois, un Allemand en chair et en os. C'était un jeune homme venu à Lure pour apprendre le français, car il avait encore quelques lacunes. Il nous dit par exemple que la profession de son père consistait à fabriquer des étoiles. En réalité, ce monsieur était industriel dans le textile et produisait de la toile. Je fus quelque peu surpris de constater que ce jeune Allemand n'avait absolument rien d'anormal, hormis le fait qu'il estropiait le français. Jusque-là, je ne connaissais de l'Allemagne que ce que racontaient les anciens combattants et les livres sur la guerre.

Située au débouché de la Trouée de Belfort, la ville de Lure n'avait rien de très attrayant, sauf la proximité des Vosges. L'ancienne abbaye fondée au 7ème siècle par saint Desle, disciple de Colomban, n'avait laissé aucun vestige, et ce n'était pas le sapeur Camember, inventé par Georges Colomb, qui attirait beaucoup les touristes. Lure était un lieu de passage, par la route et par le rail. Il y avait une gare d'une certaine importance, et à cette époque le chef de gare était Étienne Rapenne, le cousin germain de mon grand-père. C'est pourquoi nous étions invités parfois à l'appartement qu'il habitait, derrière la gare. Madame Rapenne cuisinait bien, en particulier les bouchées à la reine. Mais un beau jour cette brave personne passa de vie à trépas. Rapenne étant sous le choc de l'événement, ce fut mon père, toujours secourable, qui s'occupa du transport de la bière au cimetière d'Aillevillers. Je participai à la cérémonie, au cours de laquelle le mari de la défunte manifesta une accablante douleur. Or il se remaria peu de temps après, ce qui me plongea dans la perplexité quant à la constance des sentiments humains.

Vers 1930, mes parents décidèrent de changer de voiture, ce qui n'était pas une mince affaire. Le moteur de la vieille Citroën tournait toujours, mais la carrosserie était en piteux état, car mon père utilisait son véhicule sur tous les terrains. Un jour, une portière tomba sur la route. Une autre fois, une roue se détacha dans un tournant car elle était mal vissée. Les routes étaient si mauvaises, les clous des fers à cheval si nombreux, que les crevaisons se multipliaient et il fallait réparer soi-même les chambres à air. De même, l'essence s'achetait en bidons à l'épicerie Nicot et souvent elle n'était pas filtrée, de sorte que les impuretés bouchaient le carburateur. Alors on démontait le filtre, on soufflait dedans (le goût de l'essence n'était guère agréable !) et en général le moteur repartait. Il arrivait aussi que le radiateur ait une fuite. Mon père racontait qu'il avait un jour recueilli avec son chapeau l'eau qui coulait goutte à goutte, afin de la reverser dans le radiateur. Dans ces cas-là, c'était son fidèle ami Delzord qui colmatait la fuite.

Bref, mon père acheta, chez Quillery à Lure, une C4 neuve beaucoup plus confortable et qui pouvait atteindre une vitesse d'environ 80 kilomètres à l'heure. Elle était beige et dura jusqu'à la veille de la guerre. À Arpenans, les autos étaient rares. À part les commerçants, bien peu de familles en possédaient.

Il en était de même pour les postes de radio, qui s'appelait alors la TSF. Mes parents en achetèrent un assez tôt. C'était un appareil compliqué et encombrant qui se composait d'une sorte de boîte contenant les lampes, d'un haut-parleur volumineux et d'un grand disque en bakélite qui servait d'antenne et qu'il fallait tourner pour capter les ondes. Avec cet engin, nous pouvions entendre les émissions françaises, suisses, allemandes et italiennes, ce qui était à coup sûr un énorme progrès. Parfois des voisins venaient écouter la TSF et je me souviens de la surprise de certaines braves dames qui entendaient pour la première fois parler l'allemand ou l'italien.

La surprise eut lieu pour moi vers 1930, quand j'assistai pour la première fois à une course cycliste. Il s'agissait de Paris-Belfort, qui passait à quelques kilomètres d'Arpenans, sur la route de Vesoul à Lure. Nous allâmes l'attendre au lieu-dit Château-Grenouille. Les coureurs avaient du retard, car ils avaient près de 400 kilomètres dans les jambes, et ni les routes ni le matériel n'étaient ceux d'aujourd'hui. Contrairement au public d'avant 1914, qui selon mon père jetait parfois des pierres au peloton,  les spectateurs du coin accueillirent les « forçats de la route » avec enthousiasme. Je vis défiler toutes les vedettes de l'époque : Antonin Magne, André Leducq, les frères Bidot et les autres. Je les suivis avec passion lors des Tours de France des années 1930. Ce fut un Luxembourgeois, Nicolas Frantz, qui gagna la course à Belfort.

Autre événement majeur : le zeppelin, qui passait dans le ciel d'Arpenans en allant d'Allemagne en Amérique. Conçu par le comte Ferdinand von Zeppelin, ce monstre des airs avait 232 mètres de long, 30 mètres de diamètre, pesait 33 tonnes et pouvait voler à 128 kilomètres à l'heure. À la fin des années 1920, des lignes régulières existaient entre l'Allemagne et l'Amérique. En 1929, le zeppelin boucla même, en quatre étapes, un tour du monde de 33 000 kilomètres. Inutile d'ajouter que le survol des campagnes haut-saônoises par un pareil dirigeable ne passait pas inaperçu.

Comme il est question de voyages, j'évoquerai ici le premier grand déplacement qu'il m'ait été donné de faire. Il s'agit d'un séjour en Bretagne. C'était en 1929, et à l'époque mon état physique n'était pas spécialement florissant. Je n'étais pas vraiment souffreteux et en fait de maladies infantiles je n'ai eu qu'une jaunisse, au cours de laquelle ma chère tante Alice est venue me soigner. Je me souviens encore des parties de cartes que nous faisions tous les deux. Mais les photos de ces années-là indiquent que j'étais plutôt frêle et fluet. C'est pourquoi le médecin, le Dr Chatelot de Villersexel, dont le père avait jadis soigné mon grand-père et la famille Nurdin, ainsi que maman lorsqu'elle était dans la région, conseilla à mes parents de m'emmener au bord de l'Atlantique.

C'est ainsi qu'à l'été de 1929 nous avons pris le train à Lure, traversé Paris et débarqué un matin à Auray, puis à Étel, petit port de pêche entre Lorient et Carnac. De Paris, je n'ai qu'un souvenir, la Tour Eiffel, entrevue dans un demi-sommeil. Par contre, Étel m'a laissé des impressions assez vivantes : le bord de mer, où mon père m'obligeait à entrer dans l'eau qui me paraissait excessivement froide, mon maillot de bain rouge, les thoniers qui revenaient de la pêche, la criée aux poissons, le restaurant où nous prenions nos repas, la chambre que nous louait une femme de pêcheur dont la mère ne parlait pas français. Mon père était ravi, lui qui aimait la nature, l'eau et la pêche. Quant à ma mère, elle appréciait aussi beaucoup le pittoresque de la vieille Bretagne, où en ce temps-là les touristes ne couraient pas les rues. Bref, ce séjour marqua dans notre vie, et je crois qu'il m'a été salutaire.

Je ne saurais clore ce chapitre sans aborder un autre domaine, celui des mouvements d'opinion et des idées politiques. Mon père, bon patriote, était revenu de la guerre en espérant que ce serait la « der des der ». Suivant, comme bien d'autres, l'exemple de Jaurès, il adhérait à l'idéologie pacifiste qui lui apparaissait comme la seule garantie de la paix en Europe. Après la scission de Tours en 1920, il adhéra à la SFIO comme nombre de jeunes enseignants, qui pensaient que le socialisme était la suprême réalisation des idéaux de 1789 et que Jaurès, après Victor Hugo, était la personnification de toutes les vertus prônées par l'école républicaine. Tel était le cas des collègues et amis de mes parents, Jacquot, Jeannin, Gaspard. Quelques habitants d'Arpenans, dont M. Vigneron, partageaient aussi ces idées. Mon père allait aux réunions à Lure, Villersexel, Vy-lès-Lure. Cotin, ouvrier à Lure, fut élu maire contre le sénateur Marsot, puis député en 1928. Plus tard, en 1932, ce fut le tour de Frossard, instituteur israélite du Territoire de Belfort qui fut d'abord communiste après la scission de Tours, puis socialiste à la SFIO. Il fut plusieurs fois ministre dans les années 30. C'est lui que mon oncle Jean Nurdin et la tante Renée soutenaient activement dans ses campagnes électorales. Ma tante a bien connu, à l'époque, son fils André, qui plus tard se fit un nom dans la littérature catholique.

L'idéologie pacifiste, qui avait complètement échoué en 1914, profitait de l'apaisement relatif des tensions internationales, notamment franco-allemandes, au cours de la seconde période de la République de Weimar, de 1924 à 1929. En 1925, la conférence de Locarno consacra le rapprochement franco-allemand. En 1926, l'Allemagne fut admise à la SDN et le Cartel de l'Acier organisa la concurrence entre elle, la France, la Belgique et le Luxembourg. En 1928, le pacte Briand-Kellog mit la guerre hors la loi. Enfin, en septembre 1929, Briand prononça à la SDN son fameux discours sur le projet d'une union européenne.

Mais en octobre, son homologue allemand Stresemann mourut et, de plus, l'économie américaine s'effondra après le krach boursier de Wall Street, ce qui entraîna la ruine de l'économie autrichienne et de l'économie allemande. Dès lors, la porte était ouverte aux partis d'extrême-droite, notamment au national-socialisme.

Tous ces événements se répercutaient naturellement dans nos villages perdus, surtout par le truchement des journaux, dont Le Petit Comtois était le plus répandu. J'ai encore le souvenir des commentaires du grand-père de mon petit copain Henri Thomas sur les projets européens de Briand. C'était bien la première fois que j'entendais parler de ce sujet, et je ne me doutais pas que j'y consacrerais une bonne partie de mon existence.

En effet, pour nous les gamins, l'Allemagne n'était pas celle de Stresemann, mais celle de la guerre de 1914-1918, que nous connaissions par les récits de nos pères et par la lecture du gros ouvrage illustré intitulé La Guerre du Droit, qui était dans la bibliothèque familiale. Je savais presque tout sur les généraux français et allemands photographiés dans ce livre. Comme d'autres garçons jouent aux cow-boys et aux Indiens, nous jouions à la guerre entre Français et Allemands, dans le pré qui se trouve en contrebas de la cour de l'école. Comme il fallait bien comprendre la langue de l'adversaire, nous avions appris de nos parents quelques mots d'allemand que nous prononcions de manière approximative.

Dans l'affaire, le plus important était l'équipement. Nous récupérions dans le village des casques, des bidons ou d'autres objets rapportés par les soldats ou égarés par les troupes au repos. Les unités du front des Vosges avaient ainsi oublié quelques baïonnettes que mon père retrouva un jour dans l'appentis adossé à l'école. Pire encore : nous trouvâmes quelque part une grenade que nous eûmes la bonne idée de ne pas manipuler. Un voisin la jeta dans une canalisation, où elle est peut-être encore.

La pièce la plus remarquable de ma collection était un casque à pointe de l'armée prussienne que m'avait donné M. Vigneron. Il portait sur le devant l'aigle en cuivre avec la devise « Avec Dieu pour le Roi et la patrie » (Mit Gott für König und Vaterland). Le gamin qui portait sur la tête cette pièce de musée était digne de passer à la postérité ! Mon petit camarade Pierre Jeannin arborait volontiers ce trophée. Je ne possède malheureusement plus cet objet auquel je tenais beaucoup. Des soldats allemands l'ont récupéré en 1940 à Quincey.

Lorsque je considère, avec la distance qui m'en sépare, ces jeux guerriers de mes premières années, je m'interroge : étaient-ils uniquement une réminiscence de la Première Guerre mondiale ou bien aussi un signe avant-coureur de la seconde ? Mais comment aurions-nous pu prévoir ce qui allait advenir plus tard, et surtout la mort tragique de presque tous mes petits compagnons ? Il me reste d'eux un seul souvenir, une photo de classe prise en 1928. Aujourd'hui, à de rares exceptions près, je ne suis plus capable de mettre un nom sur tous ces jeunes visages disparus en septembre 1944.

 Ce n'est pas sans émotion que je vais revoir, rarement, le village d'Arpenans.

À l'été 1932, je passais souvent de bons moments avec quelques camarades près de la statue de la Vierge, au sommet du Montgedry. Pendant qu'ils gardaient leurs vaches, nous construisions des cabanes de branchages et de mousse, ce qu'adorent faire les enfants. J'avais alors dix ans et une certaine autonomie. Je n'allais plus, sur le dos de mon père, cueillir des champignons dans le bois de Flûtemerle.

Redescendant un jour du Montgedry, j'appris par maman la grande nouvelle que le facteur venait d'apporter : mes parents étaient nommés pour la rentrée suivante dans un village proche de Vesoul. Ce village s'appelait Quincey. Je n'en avais jamais entendu parler, et je crois bien que cette nouvelle ne m'enthousiasma guère. En tout cas, ma mère arrivait à ses fins : me faire faire des études secondaires comme interne tout en me donnant la possibilité de respirer l'air du dehors chaque semaine. Là encore, l'exemple de l'oncle Henri, sans compter l'expérience de mes parents, avait été décisif.