Pages feuilletées

 

St Jean Bosco

 

 

Je vous ai déjà parlé de quelques grands hommes, le curé d’Ars, le cardinal Lavigerie. Aujourd’hui un autre géant à la vie bien remplie : saint Jean Bosco. J’ai lu sa vie dans un vieux livre certainement introuvable de nos jours :

Un grand éducateur, st Jean Bosco, 1815-1888,

par le Père A. Auffray, ouvrage couronné par l’Académie française, publié en 1929 et plusieurs fois réédité, à la librairie catholique Emmanuel Vitte.

 

L’auteur commence par prévenir qu’il a eu trois difficultés :

1) la richesse excessive de la matière qui fait qu’en résumant beaucoup, il a réussi à concentrer son sujet en « seulement » 600 pages (et moi je dois résumer ça en quelques pages !) ;

2) l’auteur, prêtre, a été gêné de devoir raconter certaines oppositions farouches de la hiérarchie contre notre saint qui a eu beaucoup à souffrir de certains archevêques plutôt bornés ;

3) la présence considérable du surnaturel dans la vie de don Bosco. « À l’époque de son plus grand triomphe, entre 1860 et 1900, le rationalisme a reçu du Ciel trois magnifiques soufflets : le premier à Lourdes, le second à Ars et le troisième à Turin. (…) Un des rapporteurs de la cause (…) disait : «J’ai feuilleté bien des dossiers, mais je n’en ai trouvé aucun qui débordât autant de surnaturel » ; et Pie XI, qui avait connu et approché le saint, déclarait un jour : « Dans cette vie, le surnaturel était devenu presque naturel, et l’extraordinaire ordinaire ». Ces affirmations ne sont pas risquées. Elles s’appuient sur des faits, déposés sous la foi du serment, par des témoins sérieux. En présence de ces phénomènes déconcertants et de ces témoignages passés à tous les cribles, il n’y a qu’à s’incliner, en redisant le mot du grand tragique anglais : « Il y a plus de choses dans le monde que n’en peut expliquer notre philosophie ».

 

Maintenant, je raconte.

Jean Bosco naquit en 1815 dans une ferme du Piémont, dans une famille de pauvres paysans. Deux ans après, son père mourut. Sa mère, qui était une maîtresse femme, fit marcher la maison avec courage. Cette paysanne illettrée se révéla une éducatrice extraordinaire, veillant à tout avec une douce fermeté. « Elle ne frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais ». Ses deux fils ne posaient pas de problèmes, mais leur demi-frère, fils d’un premier mariage de M. Bosco, était une grande brute qui donna beaucoup de fil à retordre à la mère, et qui tyrannisa pendant des années ses petits frères, surtout le petit Jean, une personnalité riche de cœur et d’esprit, riche en volonté et en imagination créatrice.

Jean, vers l’âge de neuf ans, décide de devenir prêtre pour s’occuper des enfants pauvres. Il est orphelin de père et il a sous les yeux un modèle d’éducatrice, il souffre aussi de n’avoir affaire qu’à des prêtres froids et distants : toutes ces raisons font un peu comprendre ce qu’il deviendra plus tard.

La mère leur donne une « éducation solide, à la spartiate, qui fit de ces trois enfants de rudes gaillards, ne rechignant jamais devant une corvée un peu rude ». Jean, à neuf ans, apprend à lire lors d’un court séjour chez une tante : il utilisa cette science pour faire la lecture aux gens de son village pendant les longues soirées d’hiver. L’été, il les évangélisait d’une autre façon : le dimanche après-midi il leur offrait des spectacles d’acrobatie et de prestidigitation (car en plus il était très habile)

mais avant d’avoir droit au spectacle, les gens devaient réciter avec lui le chapelet et écouter le sermon du matin qu’il avait retenu par cœur et qu’il leur refaisait (sa mémoire et sa force physique ont toujours été phénoménales).

 

Un bon prêtre remarque son intelligence et sa piété et lui apprend le latin, toute la grammaire latine en trois ou quatre mois ! De 13 à 15 ans il est valet dans une ferme, car son frère aîné s’oppose violemment à ses études, mais il réussira à suivre les cours d’une classe de latin, en étant pensionnaire chez un tailleur : il apprend à coudre, ce qui plus tard lui sera très utile. Il apprendra aussi la confiserie, il est répétiteur, enfin la vie difficile d’un étudiant pauvre et dégourdi. Malgré toutes sortes de difficultés, il arrive quand même à étudier.

Il est si doué que le grand séminaire l’admet gratuitement, ce qui était très rare à une époque où les bourses pour élèves pauvres n’avaient pas encore été inventées. Il a 20 ans quand il entre au grand séminaire. Il y retrouve un ami qui aura sur lui une profonde influence : « Son âme, qui était naturellement impétueuse et violente, devint, au spectacle de la douceur de son ami, la plus calme, la plus pacifique, la plus maîtresse de soi que l’on ait vue ». Mais le jeune Comollo mourut peu d’années après, au séminaire.

Jean Bosco est très heureux au séminaire, à part la froideur des prêtres, qui le fait souffrir autant que dans son enfance. Mais « cette façon de faire eut du moins cet avantage d’allumer plus vite en mon cœur le désir d’arriver vite au sacerdoce pour me mêler aux jeunes gens et les connaître intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal. » C’est un séminariste parfait, obéissant, travailleur (il lit une énorme quantité de livres), bon camarade, d’une piété simple et profonde, boute-en-train mais jamais dissipé, toujours de bonne humeur. Cette maîtrise de soi n’allait pas sans efforts, avec son naturel impétueux. On dit qu’un jour il fit la course avec un lièvre, et devinez qui gagna ? Ce ne fut pas le lièvre !

 

À 26 ans le voilà prêtre. Il écrit dans un carnet des résolutions qu’il suivra toute sa vie : ne dormir que cinq heures par nuit, manger de tout sans faire d’histoires, ne jamais perdre de temps, ne jamais parler à des femmes sans y être absolument obligé, être toujours charitable et doux, etc.

Devenu prêtre il continue ses études pendant trois ans dans un collège pour prêtres à Turin. Un mois après son arrivée, il rencontre un jeune maçon de 16 ans, orphelin et illettré. Il devient son ami, lui apprend le catéchisme. Le jeune en ramène d’autres, dimanche après dimanche, si bien que quelques mois après ils étaient 80. L’abbé Bosco a besoin d’un local pour abriter son patronage en-dehors des heures de catéchisme qui a lieu à l’église. Le directeur de son collège leur prête la cour du collège pour jouer au ballon et autres jeux, mais quand ses études furent achevées, il fallut trouver autre chose, et le nombre de jeunes augmentait toujours, tous apprentis maçons, orphelins ou de familles à problèmes.

 

Les voilà 300, puis 400, et toujours pas de local. De plus, la hiérarchie se méfie des grands rêves de don Bosco, on le croit même fou. Finalement il trouve un hangar à louer pour héberger son œuvre naissante. Programme d’une journée de patronage : confessions, messe, collation, catéchisme, sermon, cantiques, et tout l’après-midi jeux de plein air (et don Bosco joue avec eux).

Toutes ces épreuves l’ont épuisé : il tombe gravement malade, il va mourir, mais ses enfants désespérés prient tellement qu’il se rétablit. Sa mère vient habiter avec lui. À peine guéri, il se remet au travail et ouvre un cours du soir pour apprendre à lire à ses adolescents, pour qu’ils puissent lire le catéchisme, et ne pas se faire exploiter par leurs patrons. Puis il ajoute à la lecture des cours de maths, dessin, géographie etc., tout ça dans deux petites pièces. Plus tard il en louera d’autres dans la même maison. Les jeunes les plus intelligents font la classe aux autres : recruter les cadres dans le rang sera toujours sa méthode.

 

En 1847 un inspecteur d’académie fut si émerveillé des résultats que don Bosco obtint une subvention.

Les jeunes étaient 600 ou 700, il fallut essaimer dans deux autres quartiers de Turin. Il commence à héberger des orphelins sans logis, toujours apprentis maçons, c’est le début d’un internat. Pour continuer il faut acheter l’immeuble dont ils louent quelques pièces. En cinq minutes il se met d’accord avec le propriétaire.

« Naturellement don Bosco n’avait pas le premier écu de cette somme ; mais il s’agissait des enfants, et sa confiance était absolue. Celle de sa mère était de qualité moins forte.

– Mais où vas-tu prendre cet argent ? lui demanda-t-elle. Nous n’avons que des dettes.

– Voyons, mère, si vous en aviez, vous, m’en donneriez-vous ?

- Évidemment.

- Eh bien, pourquoi supposer que le Seigneur, qui est riche, sera moins généreux ?

De fait, la maison fut payée en moins de huit jours ».

 

Suivent quelques années de pauvreté et de bonheur, une vie de famille simple et chaleureuse. Maman Marguerite Bosco tient la maison, nourrit et habille des dizaines d’enfants. À 65 ans, ce n’est pas une retraite très reposante pour elle.

Le hangar du début, qui servait de chapelle, est trop petit. Don Bosco décide de construire une église. Il recueille des dons et organise des loteries, et en 1852 voilà l’église. En 1857 il construit un vaste internat pour 150 internes dont les uns sont maçons et d’autres suivent des études sur place. Don Bosco ouvre aussi des ateliers professionnels sur place : couture, cordonnerie, menuiserie, reliure, imprimerie, serrurerie etc., dans un but pratique (pour usage personnel) et aussi dans un but pédagogique (pour soustraire les jeunes aux mauvaises influences de la société). « Je me suis laissé mener par les événements », disait don Bosco à ceux qui admiraient ses multiples créations. Certes, mais c’est aussi un homme d’action qui plie les choses à son idée.

Sa mère meurt en 1856. Dès lors il confiera son œuvre à la Vierge Marie, qui veillera toujours sur elle.

En 1854, une épidémie de choléra se déchaîne sur Turin. Les jeunes de l’Oratoire de don Bosco se dévouent pour soigner les malades pendant trois mois, d’ailleurs aucun jeune n’en mourra.

 

Don Bosco est moderne. Pour lutter contre les idées opposées aux siennes, il emploie des moyens modernes : il écrit plus de cent livres, tracts, opuscules, almanachs, pièces de théâtre. Il eut tant de succès que ses ennemis essayèrent maintes fois de l’assassiner, mais il était à la fois très fort et très futé, et puis Dieu veillait sur lui avec soin. Je passe les détails mais je vous assure que ça vaut bien un roman d’aventures.

Il inventa aussi, entre autres nouveautés, les colonies de vacances. Il fut mêlé à la politique italienne (Cavour était de ses amis). Il fonda la congrégation salésienne, du nom de saint François de Sales, grand saint savoyard (la Savoie n’est pas loin du Piémont) et saint patron de l’œuvre de don Bosco. Le pape est favorable à cette nouvelle congrégation mais l’archevêque y est opposé. Don Bosco est obligé de faire deux miracles pour désarmer une partie de ses ennemis et débloquer un peu la situation en 1869. Un autre archevêque particulièrement débile ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Enfin en 1874 tout est enfin réglé.

Quelqu’un a dit : « Pour fonder une congrégation il faut deux choses : de l’argent, et les grâces d’aveuglement qui cachent les difficultés ». Don Bosco lui-même avouait que s’il avait su les difficultés qu’il rencontrerait, il ne se serait jamais lancé dans une pareille entreprise.

 

Il fonda aussi une congrégation de femmes, pour l’éducation des filles pauvres, les Filles de Marie Auxiliatrice, qui deviendront un ordre important, engagé dans toutes les sortes d’apostolats.

Des laïcs aident les prêtres salésiens débordés par l’ouvrage. On voyait des messieurs du monde venir dans un quartier mal famé pour s’occuper de garçons certes sympathiques mais sales, mal habillés et pas très distingués. Une amie de Mende me disait que son grand-père avait aidé don Bosco à fonder un  établissement en France. Parce que l’œuvre de don Bosco s’est répandue en France, en Espagne, en Patagonie, en Chine, partout.

 

 

Don Bosco, « le saint Vincent de Paul de l’Italie », était un voyant. « Cet homme avait un regard qui pénétrait dans l’inaccessible ». Pour nous, humains ordinaires, ce monde est séparé de l’autre par un voile opaque. Pour Jean Bosco, non. Il prédisait l’avenir, voyait à distance, lisait dans les consciences, ce qui était bien pratique au confessionnal. Dieu lui parlait souvent en songe et lui indiqua toute sa vie ce qu’il devait faire. Il faisait des miracles couramment, guérisons, multiplications de nourriture et bien d’autres.

 

Il fréquentait les papes et les ministres. Il charmait tous les enfants parce qu’il les aimait, vivait avec eux, jouait avec eux. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Il gouvernait les âmes par la bonté, comme faisait sa mère. Il a inventé en pédagogie la méthode préventive, bien meilleure que la méthode répressive. Seul inconvénient : dans la méthode préventive, l’éducateur doit être un saint.

Comme punitions, un regard de don Bosco suffisait à bouleverser les enfants et à changer les cœurs. La discipline régnait dans la liberté et le respect de chacun, il n’y avait rien de compassé ni d’ennuyeux, les offices étaient beaux et courts, avec de la musique, des fleurs, des lumières. Les jeunes faisaient du théâtre. Don Bosco voulait « se faire aimer lui-même pour mieux faire aimer Dieu ». Il était vraiment le bon pasteur.

Il fut le plus grand confesseur de jeunes du siècle, comme le curé d’Ars fut le plus grand confesseur d’adultes. Pendant 46 ans il confessa 10 ou 11 heures par jour. Les confessions étaient brèves car, disait-il, le pénitent veut une ordonnance, pas un sermon !

 

Ce fin diplomate, ce travailleur forcené, a une intelligence pratique. Il voit grand et il réalise ses rêves. « Dès qu’il avait un sou, il s’engageait pour deux ». Il fut toujours pauvre et nourrissait des milliers d’enfants uniquement grâce à sa confiance en Dieu.

« En lui tout était ordinaire. Et pourtant il nous aurait menés où il aurait voulu », témoigne un de ses enfants. Ordinaire, c’est vite dit, avec une telle collection de qualités. Mais il était si humble et si joyeux qu’il n’avait pas l’air d’un grand homme, pourtant il subjuguait tout le monde. On ne le voyait pratiquement jamais prier : en réalité il priait sans cesse, il était dans une union à Dieu constante.

À 72 ans, il mourut, usé par une vie de travail. Deux ans après, l’Église commença l’enquête pour la béatification. Il fut canonisé en 1934.

 

Voilà, j’espère vous avoir convaincus d’aimer ce grand saint, et vous avoir donné envie de le connaître !