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Grand Rabbin René-Samuel Sirat, La joie austère, éd Cerf, 1990

 

 

                         

 

Je vous emmène aujourd’hui faire un tour dans le judaïsme.

À mes débuts dans le Renouveau, au cours d’une messe le prêtre nous a annoncé : « C’est aujourd’hui Rosh Haschanna, le Nouvel an des Juifs ».

Je n’avais jamais entendu parler de ça, comme la plupart des chrétiens, et subitement l’envie m’est venue d’en savoir plus sur cette religion dont tout le monde connaît le nom mais dont aucun catholique, paradoxalement, n’entend jamais parler au catéchisme ou à l’église (peut-être un petit peu plus maintenant). J’ai pris conscience qu’il était scandaleux d’ignorer nos racines à ce point, j’ai commencé à me documenter, et je ne résiste pas au plaisir de vous parler d’un livre passionnant, La joie austère, du Grand Rabbin René-Samuel Sirat.

Rassurez-vous, malgré son titre le livre, lui, n’est pas austère du tout.

Il s’agit d’une interview du grand rabbin Sirat par Emmanuel Hirsch.

 

René-Samuel Sirat évoque son enfance à Bône, en Algérie, où il est né en 1931 ; l’antisémitisme dont il a souffert au lycée sous le régime de Vichy ; ses amis musulmans avec qui il parlait arabe ; ses études dans une école juive à partir de 1942. La communauté juive de Bône était pauvre et chaleureuse, la bonne entente régnait dans les familles, la solidarité et l’ouverture aux autres étaient importantes.

« Dans tout foyer juif c’est la femme qui décide. Cela a toujours été vrai, et d’ailleurs c’est très bien ainsi. Le judaïsme privilégie la femme : la mère assume le rôle essentiel ».

Cette réflexion jette un éclairage complètement nouveau sur la fameuse phrase de st Paul, « Femmes, obéissez à vos maris », sur laquelle les prédicateurs chrétiens ont tant de peine à dire quelque chose de convaincant. On veut toujours nous faire croire que st Paul a dit ça dans un contexte misogyne, ce qui rend sa phrase révoltante. Par contre, dans le contexte évoqué par RS Sirat, ça devient simplement un appel à la modération, Femmes, tenez un peu compte de l’avis de vos maris. À mon avis ça change tout et ça devient même très acceptable. Cette histoire prouve, à mon avis, que les chrétiens devraient étudier davantage le judaïsme. Revenons à l’Algérie des années 1930.

L’enseignement religieux n’était pas théorique, les enfants avaient directement accès aux textes hébreux. Le chant et les textes appris par cœur  avaient une grande importance, et on veillait toujours à ce que les enfants comprennent ce qu’ils apprenaient. Ils étudiaient la Bible en entier, la liturgie, les règles religieuses, l’histoire juive. Puis ils apprenaient le Talmud (commentaires sur la Bible).

En plus des cours au lycée, les enfants juifs participaient tous les jours à un office à 5h ½ du matin l’été, 6h l’hiver, puis le soir après l’école de 5 à 7 ils avaient cours chez le grand rabbin, ainsi que les jeudis, dimanches et vacances en entier. De plus une fois par semaine ils participaient à une nuit entière d’étude. Imaginez ça chez nous, où les enfants trouvent qu’une heure de caté par semaine c’est beaucoup !

Tout cela leur laissait évidemment peu de loisirs.

Le rabbin est le père de sa communauté, chargé de l’enseignement. Il doit étudier constamment, toute sa vie, pour pouvoir répondre aux questions des gens. Son rôle est d’être un intercesseur, comme Abraham qui marchande avec Dieu pour sauver Sodome, et qui d’ailleurs s’arrête trop tôt : il aurait dû continuer jusqu’à ce que Dieu pardonne à la ville, dit RS Sirat, qui a voulu être rabbin par amour pour les gens de sa communauté. Le rabbin peut être un conseiller mais pas un intermédiaire car chaque personne est responsable, les hommes à 13 ans, les femmes à 12.

Le rabbin était comme l’instituteur chez nous autrefois : celui à qui on demande conseil pour tous les problèmes.

 

Après la guerre, en 1946, il part continuer ses études en France, à la Yéchivah d’Aix-les-Bains (c’est un séminaire pour les rabbins). Il a 15 ans et demi. Il souffre du mépris de ses maîtres qui le prennent pour un ignorant alors qu’il avait eu en Algérie des maîtres remarquables. Après la Shoah il restait peu de rabbins en France, et ces jeunes séminaristes, certains rescapés des camps, avaient conscience de l’importance de leur rôle. Il fallait tout reconstruire.

RS Sirat se marie à 20 ans, en 1951. L’année suivante il devient rabbin à Clermont-Ferrand, puis à Toulouse où sa « paroisse » comprend 13 départements. Il a 21 ans et un enfant.

Déjà passionné par l’éducation, il enseigne beaucoup, ce qui le fait mal voir des vieux Juifs qui voudraient un rabbin plus mondain. Il trouve nécessaire la double culture pour les rabbins, culture juive et culture générale, et il pense qu’un rabbin devrait avoir une spécialité en plus : médecin, psychanalyste ou n’importe quoi. Son exigence intellectuelle n’a pas été entendue. Il déplore aujourd’hui « une sorte de resserrement, d’enfermement. On privilégie les études religieuses, négligeant l’enseignement général. Ce n’est peut-être pas ainsi que l’on assumera les enjeux auxquels nous confronte le monde actuel ».

À Toulouse, il rencontre le cardinal Salièges, qui a pris parti publiquement pour les Juifs pendant la guerre.

 

Après quelques années à Toulouse, il fait son service militaire, puis doit quitter son poste et devient à Paris aumônier des étudiants algériens. Il a toujours eu d’excellentes relations avec les jeunes. Il est ami avec beaucoup d’hommes politiques de tous bords mais ne partage pas forcément leurs idées.

« Le judaïsme défend un certain nombre de valeurs : la fraternité, la justice, l’amour du prochain. À 36 reprises la Torah nous rappelle : Tu aimeras l’étranger car tu as été étranger en Egypte ».

À propos de l’amour pour Israël et de la stupide accusation de double allégeance, pour lui la question est simple : de même qu’on ne choisit pas entre son père et sa mère, de même un Juif aime autant sa patrie et sa matrie Israël (Philon d’Alexandrie, 1er siècle avant l’ère chrétienne). De même les catholiques français sont attachés au Vatican.

« J’estime qu’il n’y a pas assez de contacts entre le pouvoir et les dirigeants spirituels. Je ne suis pas partisan d’une séparation totale des Eglises et de l’Etat en France ».

« De nos jours les autorités religieuses semblent un peu frileuses ».

 

Il parle ensuite de son amour des études.

« J’ai bénéficié du double privilège du bonheur de l’étude et de la joie de transmettre à une myriade d’étudiants. Il s’agit là d’une très grande bénédiction ».

Il enseigne l’hébreu et la littérature hébraïque, enseigne trois ans à Jérusalem, obtient son doctorat puis devient professeur à l’école des Langues Orientales (où il est toujours). Il crée le CAPES et l’agrégation d’hébreu moderne, crée aussi l’Ecole des hautes études du judaïsme. Il trouve important de pouvoir lire la littérature hébraïque dans le texte et déplore que dans les universités américaines ils l’étudient à partir de traductions anglaises, ce qui est aberrant.

« Il est certain que les prêtres pourraient bénéficier grandement d’un accès aux textes bibliques en étudiant l’hébreu ».

Il évoque l’ignorance de la Bible de certains prêtres. Il ne trouve pas convenable que l’anglais devienne la langue la plus utilisée en Israël.

Citation d’un prêtre:

« Si le dialogue de l'homme avec Dieu passe par le livre, par la parole, par la prophétie, par l'espérance en l'Éternel qui vient vers nous, comment pourrait-on penser que le rapport du juif et du chrétien est un problème accessoire, un épisode singulier de l'histoire des religions ? Au cœur de l'histoire des religions, il y a en premier lieu cette question des juifs et des chrétiens. De la façon dont évoluera leur rapport évoluera aussi en même temps l'histoire religieuse de l'humanité ». 

Mais le dialogue chrétiens-juifs est difficile, il a des limites, il y a des heurts.

« Il reste un long travail pédagogique à mener à bien ».

Il note aussi une évolution des rapports entre juifs et musulmans.

« Il faut renforcer par tous les moyens notre effort de connaissance réciproque, afin de parvenir à une coexistence pacifique et fraternelle ».

Mais il faut éviter à la fois le syncrétisme et le prosélytisme. Les juifs se méfient des tentatives de récupération.

« Notre mission spécifique de peuple-prêtre de l’humanité consiste à apporter un message ».

 

Au début du 20ème siècle, les instituteurs étaient laïques mais pétris des valeurs bibliques d’amour du prochain, de respect d’autrui, de fraternité, d’égalité etc. Aujourd’hui la société est laïque aussi mais elle n’est plus imprégnée de valeurs morales, « il convient d’enseigner aux jeunes ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’apprendre ».

Il est un ardent défenseur de l’enseignement laïque où il a fait sa carrière, mais « la laïcité bien comprise ne signifie pas l’exclusion du spirituel. Elle doit permettre à chacun d’être respecté dans ses propres convictions et de respecter les convictions d’autrui ».

Il se défend d’être rigoriste mais se veut « honnête et authentique », il veut être net, il rappelle ce qui est permis et ce qui ne l’est pas mais ne juge personne.

Il est grand rabbin de 1981 à 1988. François Mitterrand lui a d’ailleurs fait remarquer avec humour qu’ils ont tous deux inauguré leur septennat presque en même temps ! Pendant sept ans, il a été le père de tous les juifs de France, répondant dans la semaine à toutes les lettres qu’il recevait, visitant toutes les communautés, se souciant de tous, par exemple il a fait faire des livres de prière en braille pour les aveugles.

En décrivant son ministère, il emploie deux mots qui le dépeignent parfaitement : la rigueur et la bienveillance. Et il résume son action ainsi : servir, et apporter un peu de clarté.

 

Son slogan est : la priorité des priorités, c’est l’éducation.

De fait à la fin de son mandat de grand rabbin, il y avait en France 111 jardins d’enfants et 77 écoles juives à plein temps. Il souhaite maintenant créer des universités juives un peu partout en France. Il a plein de projets.

« On ne peut pas se satisfaire de médiocrité, parce que le judaïsme n’est pas conciliable avec la médiocrité. Plus on est exigeant, sur les plans intellectuel, moral et spirituel, plus on a de chances d’être entendu ».

« Nous devons établir un dialogue ouvert et chaleureux avec ceux qui demeurent encore à l’extérieur de la communauté. A leur égard notre devoir est urgent. Nous ne pouvons pas nous contenter d’approximations. Il convient d’aller au fond des choses, même si c’est parfois difficile. Il faut savoir aussi se remettre en question, parce que le regard tout à fait neuf que ces frères, à la périphérie de notre communauté, portent sur nous, est extrêmement précieux et enrichissant ».

Si nous chrétiens pouvions voir les choses ainsi…On peut rêver…

 

Au fait, pourquoi ce titre La joie austère ? Parce que la joie n’est jamais totale, tant que le Messie n’est pas arrivé. Les Juifs au cours de leur histoire n’ont jamais manqué d’épreuves mais même dans la victoire il y a la tristesse que des gens soient morts (amis ou ennemis d’ailleurs). Ainsi à Pâques les Juifs ne récitent pas les psaumes en entier, parce que leur joie d’être sauvés est assombrie par la mort des Égyptiens noyés. Et Yitzhak Rabin a exprimé exactement le même sentiment après la guerre des Six jours. Délicatesse de sentiments peu fréquente dans la société chrétienne, me semble-t-il.

 

 

Conclusion : Ce livre est excellent pour faire connaître et aimer le judaïsme par l’intermédiaire de cet homme intelligent, équilibré, ouvert, respectueux de tous, chaleureux mais rigoureux, un homme qui est bien au-dessus des mesquineries, un homme passionné d’éducation depuis son plus jeune âge. Enfin c’est un homme qui passe sa vie à faire du bien, et qui fait honneur à la France et à l’humanité, une grande personnalité. Ce livre est passionnant à lire, très clair. Quand il explique la Bible, tout a l’air simple et évident, et on a envie d’en savoir plus.