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Le tour du monde d’un écologiste, Jean-Marie Pelt, éd Fayard, 488 pages, 1990

 

 

Il s’agit d’un livre à la fois scientifique et moral. Jean-Marie Pelt est un écologiste bien connu, professeur de biologie végétale à l’université de Metz. Sur le modèle du Tour du monde d’un naturaliste de Darwin, il fait l’inventaire des principaux dégâts causés par l’homme à la nature.

Dans un premier chapitre poétique (Clair de Terre) il contemple depuis l’espace la petite planète bleue, avec amour et inquiétude. Puis il expose l’hypothèse Gaïa : selon certains scientifiques, la Terre serait un être vivant comme nous. C’est un organisme résistant qui a déjà supporté sans peine quantité de cataclysmes, mais résistera-t-elle à l’homme ? La Terre est de plus en plus petite, avec la rapidité des transports. Elle est la seule oasis habitable dans l’univers connu. Mais elle est sans limite pour ceux qui entreprennent le voyage intérieur, vers la Jérusalem céleste. Au lieu de ça, l’homme a cherché au fond de la matière. Résultat : Hiroshima et Tchernobyl.

Les 400 pages suivantes constituent le tour de la Terre proprement dit.

 

JM Pelt part de sa Lorraine natale, dont il chante les paysages riches en faune et en flore. On y trouve encore le pygargue à queue blanche et le balbuzard pêcheur (ce sont des aigles rarissimes). Le Rhin se porte moins bien : la potasse de Lorraine le rend salé, l’usine Sandoz en tua les poissons en 1986, époque où un collègue de l’auteur, un professeur de toxicologie, inventa l’écotoxicologie, science qui étudie l’impact des molécules chimiques sur la nature et qui essaie d’éviter leurs effets négatifs à court et à long terme. Un seul produit chimique peut provoquer des dégâts considérables, ainsi en 1969 un fût d’un produit, tombé dans le Rhin, tua plusieurs millions de poissons sur 400 km. Mais la nature se régénère vite, surtout dans une eau courante.

 

« Dans les pays de l’Est, la pollution était plus abondante, plus concentrée, et les efforts quasi inexistants pour en limiter les effets ».

Beaucoup de forêts tchèques ont été détruites par les pluies acides, surtout les conifères dont les aiguilles subissent en permanence l’effet des gaz nocifs. Ces pluies acidifient aussi l’eau des lacs, tuant animaux et plantes. Elles réveillent l’aluminium qui est dans la nature.

« D’insoluble et insignifiant il devient toxique et inquiétant ».

Or les personnes atteintes de la terrible maladie d’Alzheimer ont un taux d’aluminium important dans le cerveau. La relation de cause à effet n’est pas prouvée, mais c’est une hypothèse à étudier.

 

Nous arrivons ensuite à Tchernobyl dont l’histoire est bien connue.

« Contrairement à son image, le nucléaire est sale, au sens physique comme au sens moral. »

Il évoque le problème du stockage des déchets, puis réfléchit sur le mythe de Prométhée :

« Jusqu’où peut-on aller trop loin ? »

Le débat sur le nucléaire n’est pas technique, ni économique, ni même politique : il est moral.

« Après nous le déluge ? Non ! Après nous une Terre propre et belle, oasis de l’univers. Une Terre qu’il nous revient de léguer en meilleur état que nous ne l’avons reçue de nos pères. Une Terre pour nos enfants ».

 

Après la traversée de la steppe russe, avec le fameux pèlerin russe et la « prière du cœur », nous voilà à Irkoutsk. L’URSS a conçu divers projets grandioses pour la Sibérie, comme de dévier le fleuve Ob’ dans les déserts du sud, mais ce projet aurait coûté trop cher pour un résultat incertain, et puis « les grands froids finissent par avoir raison des grands projets » : en Sibérie il fait – 70° à certains endroits. L’auteur, au passage, critique aussi les projets grandioses français, ou plutôt parisiens, qui engloutissent des sommes gigantesques pour des choses inutiles, alors que nos universités sont les plus misérables des pays développés.

En Sibérie il y a aussi la huitième merveille du monde (de l’avis de JM Pelt) : le lac Baïkal, le plus grand du monde, qui contient un cinquième de l’eau douce de la planète, et qui abrite 2600 espèces animales et végétales dont les trois quarts n’existent que là. Le tout dans un paysage merveilleux qui fait penser à la Suisse. C’est un écosystème qui fonctionne bien : l’homme n’y a pas encore fait beaucoup de dégâts.[1][1]

 

On traverse la taïga, la toundra, le détroit de Behring, l’Alaska, autre pays vaste et froid, qui donne aux Américains des rêves irréalisables. Mais, par exemple, les adductions d’eau coûtent si cher à entretenir que les Esquimaux reviennent à leur ancienne méthode de faire fondre la neige ! La nature reprend ses droits.

La marée noire de l’Exxon Valdez, il y a quelques années, fut spectaculaire mais vite réparée par la nature, contrairement aux pollutions chimiques non-biodégradables, ou nucléaires (irréversibles).

 

Passons plus vite sur l’usure des sols aux USA, la mégalopole irrespirable de Mexico, le déboisement de l’Amazonie qui peut causer des pertes irréparables pour l’humanité (ainsi, si les tatous disparaissent, on ne pourra plus fabriquer le vaccin contre la lèpre) ; puis l’île de Pâques, avec des réflexions  sur la mort d’une civilisation qui vit en vase clos ; l’Indonésie, ses éruptions volcaniques et leurs effets sur le climat. On parle beaucoup du réchauffement de la Terre mais en fait on ne sait pas si elle se réchauffe ou si elle se refroidit. La question est assez complexe.

Passons les Maldives et le problème de la montée des océans, l’Antarctique et le mystère du trou dans l’ozone, phénomène naturel accentué par la pollution. À ce propos JM Pelt se réjouit que les pays du monde se soient mis d’accord pour interdire le CFC : pour une fois, une victoire de l’écologie sur l’économie !

 

Nous arrivons au Bangladesh, victime d’énormes inondations, 300 000 morts en 1970 (mais en Chine en 1976 un tremblement de terre a fait plus de 650 000 morts et on en a à peine entendu parler). Pourquoi ces inondations ? Les Népalais déboisent l’Himalaya et cultivent sans faire de terrasses qui retiendraient la terre. Cette terre est emportée par les pluies torrentielles, en bas arrivent des flots de boue, et ce limon est perdu pour tout le monde car il aboutit au fond de la mer. Le Bangladesh est un delta très plat et très peuplé. Les inondations y font donc énormément de victimes. La France les aide à construire des digues : mais où les mettre ? Si on les met près du fleuve, il passe par-dessus, et si on les met plus loin, les riverains sont en danger (5 millions de personnes). Il faut sans doute combiner plusieurs solutions.

 

Nous admirons ensuite la riche flore de l’Afghanistan, et nous arrivons en Afrique où les animaux sauvages, c’est bien connu, sont menacés (2000 espèces de vertébrés terrestres).

Un exemple positif : en 1989 les USA donnent 950 000 $ au WWF, qui s’en sert pour payer une partie des dettes de Madagascar, qui en échange s’engage à sauvegarder son environnement et notamment les lémuriens (petits primates). Ainsi tout le monde y gagne, et à long terme. Les conséquences positives sont énormes même au point de vue économique.

« Ce n’est pas tant que nous avons besoin de [ces animaux]. C’est que nous avons besoin de développer les qualités humaines qui sont nécessaires pour les sauver. Car ce sont celles-là mêmes qu’il nous faut pour nous sauver nous-mêmes. »

 

Le Sahel est l’occasion d’évoquer l’histoire biblique de Joseph, des vaches grasses et des vaches maigres. Il faudrait s’organiser, prévoir de faire des stocks les bonnes années, car cette alternance de pluie et de sécheresse est normale. Il faut protéger le sol contre l’érosion, par exemple fixer les dunes par des oyats. Il y a des solutions. Il faut repenser le problème alimentaire au niveau planétaire.

L’Égypte a cru régler l’irrégularité du Nil grâce au barrage d’Assouan, qui fut un succès économique éclatant au départ, mais avec le temps il s’avère que les inconvénients dépassent beaucoup les avantages, à tous points de vue, économique, sanitaire et autres.

Les autres pays méditerranéens, Liban, Grèce, voient depuis des milliers d’années disparaître leurs arbres pour toutes sortes d’usages, et se transforment en rocs pelés.

En Méditerranée, la végétation sous-marine aussi disparaît, tuée par la marée verte des algues qui prolifèrent à cause de la pollution. La mer devient gluante et puante.

 

Passant par Seveso, JM Pelt déplore le trop petit nombre d’écotoxicologues en France, et réfléchit aux conséquences de la pollution :

« Depuis 30 ans la progression considérable de la richesse des Français s’est accompagnée d’un déclin alarmant de leur état psychique, physique et moral. Insidieusement se développe une nouvelle forme de misère : la régression de l’homme »,

et il passe en revue les maladies de civilisation, les troubles mentaux, la délinquance, la drogue, l’alcool, le règne de la bagnole, du « moi d’abord » et du « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », en passant par les incendies de forêts et la pollution de l’eau.

 

Mais, en face de Cannes, voici l’île Ste-Marguerite, couverte d’arbres, interdite aux voitures, sans routes, sans immeubles. À côté, l’île St-Honorat, où fut construit au 5ème siècle un des premiers monastères de France et où règne  « un silence intérieur tout habité par l’admirable beauté de cette mer sillonnée depuis plus de 5000 ans par les peuples qui firent notre civilisation ».

 

À la valeur du silence, il oppose un regard sévère sur le Paris-Dakar, dans le chapitre intitulé La Terre violée, avant d’achever le livre par un Appel aux gouvernants européens, 25 pages admirables. La civilisation européenne est à son apogée, c’est-à-dire peut-être près du déclin. Elle a perdu ses racines. Alors que les sociétés traditionnelles sont basées sur le respect mutuel, elle a perdu la foi de ses ancêtres, elle a sombré dans le matérialisme et dans une dramatique faillite de l’éducation.

« La maladie de la Terre est indissociable de celle qui atteint le cœur des hommes ».

Il dénonce les perversions du progrès et plaide pour un progrès humain. Il est urgent d’agir, mais il pense qu’on peut encore sauver la Terre. Il n’a pas donné de solutions aux problèmes, tout au long du livre, car il vaut mieux s’attaquer aux causes qu’aux symptômes, et les causes sont dans l’homme. L’éthique des Droits de l’Homme ne suffit pas, il faut revenir à la religion, code moral commun aux hommes de tous les temps. Il propose la conversion du cœur pour changer la vie.

« L’Europe s’honorerait en se donnant enfin un grand dessein : la crise écologique planétaire lui en fournit aujourd’hui l’occasion ».

Et il termine sur une phrase de Robert Schuman :

« L’Europe doit redevenir un guide pour l’humanité ».

 

***

 

Le tour du monde d’un écologiste est un livre passionnant, un grand livre par l’ampleur du sujet, par la façon dont l’auteur traite ce sujet, avec une parfaite connaissance de ce dont il parle, avec un enthousiasme, une clairvoyance, un style vivant, puissant et lumineux. Sa façon de mêler constamment le scientifique et le moral est intéressante et rend l’ensemble plus complet.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », dit-on. Avec Jean-Marie Pelt, notre âme sera au contraire enrichie et nourrie !

Un livre à lire et à méditer.

 

 

[les œuvres qui illustrent cette chronique sont de Cristian de León]


 



[1] Il s’est rattrapé depuis.